"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)
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mercredi 26 décembre 2012

Le Petit Prince
Antoine de Saint-Exupéry
Gallimard jeunesse


Notes de l'éditeur :

Illustré par l'auteur, un chef-d'œuvre universel de poésie, d'humanité et d'émotion. Avec une préface de Timothée de Fombelle.


Extrait choisi :

 --- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
--- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens...".
--- Créer des liens ?
--- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...
(...)
--- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'assoir un peu plus près...
Le lendemain revint le petit prince.
--- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurais jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Il faut des rites.

samedi 8 septembre 2012


"Pensées --- Extraits"
Blaise Pascal
Richard Lempereur
Éditions alternatives
ISBN 2-86227-440-2




Un élément de biographie

p. 78 Né en 1957, Richard Lempereur découvre la calligraphie en 1977 aux arts décoratifs de Strasbourg. Directeur artistique pendant vingt ans dans la publicité, la presse et l'édition, il s'installe comme calligraphe en Bretagne à Bécherel* en 1998. Il partage son temps entre l'enseignement de la calligraphie et son travail personnel qu'il expose en France et à l'étranger. Il a souhaité illustrer les Pensées pour rendre compte à sa façon, des perpétuels tiraillements et contradictions qui fondent, selon Pascal, la nature de l'homme.


Extrait :

p.31 La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante, et veut avoir ses admirateurs. Et les philosophes même en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire, veulent la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent, veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l'auront aussi.

***

*Pour plus d'infos sur la ville, voir ici et là aussi. Ce petit livre étant richement illustré, j'aurais pu présenter chacune des pages ; mais je me contenterai d'une seule pensée et de quelques photos (floues mais je m'en suis rendue compte trop tard !)




mercredi 15 août 2012

"L'art d'aimer"
Ovide




Une présentation ici et la traduction intégrale sur ce site. [Traduction de Héguin de Guerle (1862) et illustrations de Morin-Jean (1946)].

Un extrait du Livre III (copié depuis le site ci-dessus) :


 J'allais passer sous silence les moyens de tromper un mari rusé et un gardien vigilant. Qu'une femme craigne son époux ; qu'elle soit bien gardée. C'est dans l'ordre : ainsi le veulent les lois, l'équité et la pudeur. Mais qu'on vous soumette aussi à cet esclavage, vous que vient d'affranchir le préteur, qui de nous pourrait le souffrir ? Venez à mon école apprendre à tromper. Eussiez-vous autant de surveillants qu'Argus avait d'yeux, vous les duperez tous, si vous en avez la ferme volonté. Un gardien, par exemple, pourra-t-il vous empêcher d'écrire pendant le temps consacré au bain ? empêchera-t-il qu'une suivante, complice de vos amours, ne porte vos billets doux cachés dans son sein, sous une large écharpe ? ne peut-elle pas encore les soustraire aux regards, soit dans la tige de ses brodequins, soit sous la plante de ses pieds ? Mais supposons que votre gardien déjoue toutes ces ruses ; eh bien ! que votre confidente vous offre ses épaules en guise de tablettes, et que son corps devienne une lettre vivante. Des caractères tracés avec du lait qu'on vient de traire sont un moyen assuré de tromper les yeux ; un peu de charbon pulvérisé suffira pour les rendre lisibles. Vous obtiendrez le même service d'un tuyau de lin vert ; et des tablettes dont on ne se défie pas emporteront ces caractères invisibles. Acrisius ne négligea rien pour surveiller Danaé, et pourtant, devenue criminelle, Danaé le fit grand-père. Que peut le gardien d'une femme, quand il y a dans Rome tant de théâtres, quand elle assiste tantôt aux courses de chars, tantôt aux fêtes données en l'honneur de la génisse de Memphis ; quand elle va dans des lieux interdits à ses gardiens ; quand la Bonne Déesse exclut de son temple les hommes, excepté ceux qu'il lui plaît d'y admettre, quand le pauvre surveillant garde les habits de sa jeune maîtresse à la porte de ces bains où se cachent sans crainte des amants inaperçus ? Ne trouvera-t-elle pas, tant qu'elle le voudra, une amie qui, tout en se disant malade, ne laissera pas de lui céder son lit ? Le nom d'adultère donné à une fausse clef n'indique-t-il pas l'usage qu'on en doit faire ? et la porte est-elle la seule voie pour pénétrer chez une belle ? On peut encore endormir la vigilance d'un argus en le faisant boire largement, fût-ce d'un vin récolté sur les coteaux de l'Espagne. Il est aussi des philtres qui procurent un profond sommeil, et qui font peser sur les yeux une nuit aussi épaisse que celle du Léthé. Votre confidente peut encore écarter un odieux Cerbère par l'appât du plaisir, et le retenir longtemps par ses caresses. Mais à quoi bon tant de détours et de conseils minutieux, lorsque le moindre présent suffit pour l'acheter ? Les présents, croyez-moi, séduisent les hommes et les dieux : Jupiter lui-même se laisse fléchir par les offrandes. Que fera donc le sage, lorsque le fou connaît lui-même toute la valeur d'un présent ? Il n'est pas jusqu'au mari qu'un présent ne rende muet. Mais il suffit d'acheter une seule fois l'année le silence de son gardien ; la main qu'il aura tendue une première fois, il sera souvent disposé à la tendre encore.



 J'ai déploré naguère, il m'en souvient, qu'il fallût se méfier de ses amis ; ce reproche ne s'adresse pas seulement aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, d'autres goûteront les plaisirs qui vous étaient dus, et le lièvre que vous aurez levé ira se prendre dans les filets d'autrui. Cette officieuse amie, qui vous prête et sa chambre et son lit, s'y est trouvée plus d'une fois en tête-à-tête avec votre amant. N'ayez pas non plus de servantes trop jolies ; plus d'une a pris auprès de moi la place de sa maîtresse.

Insensé ! où me laissé-je emporter ? Pourquoi offrir aux traits de l'ennemi ma poitrine découverte ? Pourquoi me trahir moi-même ? L'oiseau n'enseigne pas à l'oiseleur les moyens de le prendre : la biche ne dresse pas à la course les chiens, ses ennemis. N'importe ! pourvu que je sois utile, je continuerai à vous donner fidèlement mes leçons, dussé-je armer contre moi de nouvelles Lemniades. Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés ; rien n'est plus facile ; on croit aisément ce qu'on désire. Jetez sur un jeune homme des regards séduisants ; poussez de profonds soupirs, reprochez-lui de venir trop tard ; ajoutez-y les larmes et le chagrin menteur d'une feinte jalousie, et que vos ongles mêmes déchirent le visage de votre amant. Il sera bientôt persuadé que vous l'adorez, et, touché de vos tourments : «Cette femme, dira-t-il, est folle de moi !» surtout, si c'est un petit-maître qui se plaise à consulter son miroir, et qui se croie capable d'inspirer de l'amour aux déesses elles-mêmes. Mais, quelle que vous soyez, que ses torts envers vous vous émeuvent modérément, et n'allez pas perdre l'esprit au seul nom d'une rivale. Ne soyez pas trop promptement crédule : Procris vous offre un exemple bien sérieux des dangers d'une trop facile crédulité.


***

Une interprétation par Salvador Dali (les 14 lithographies ici)


mardi 31 juillet 2012

"Le journal du séducteur"
Sören Kierkegaard
Folio essais


Je n'ai pas vu le film tiré de cet essai (ici), mais l'article semble assez élogieux. Et j'ai découvert cet amusant post ().

Pour trouver un autre éclairage sur le séducteur spirituel, l'amour de l'Absolu ou encore le combat entre l'érotique et le religieux, traités par Kierkegaard, voir un très intéressant article de Sara Danièle Bélanger-Michaud (fichier PDF ici) : "De la séduction à la reprise : La quête d’absolu dans l’œuvre de Kierkegaard". Un extrait :

C’est là l’objet autant de Crainte et tremblement qui met en scène le sacrifice d’Abraham, que de La Reprise, où le sacrifice de la jeune fille doit initier un passage pathétique vers le transcendant. Le sacrifice de la jeune fille est accompli en vertu d’une résignation infinie, une résignation à l’impossible, à l’absurde, qui pousse à renoncer au désir, à l’érotisme, dans le but d’exprimer spirituellement ce désir, de faire cesser son mouvement vers l’extérieur pour le retourner, étrangement, vers l’intérieur, pour le conserver en soi comme un secret. Ce sacrifice de l’érotisme constitue en un sens une forme d’absolutisation de la relation : c’est-à-dire qu’en y renonçant par l’intériorisation, elle acquiert une forme spiritualisée ; la relation devient ainsi quelque chose de sacré, d’intouchable, de proche et de lointain à la fois. 
 ***

Deux lettres, p. 172-174
 
Ma Cordelia !

J'ai un secret à te confier, mon amie intime. A qui pourrais-je le confier ? A l'écho ? Il le trahirait. Aux étoiles ? Elles sont glaciales. Aux hommes ? Ils ne le comprennent pas. Il n'y a que toi à qui j'ose le confier, car tu sais l'oublier. Il existe une jeune fille plus belle que le rêve de mon âme, plus pure que la lumière du soleil, plus profonde que la source des mers, plus fière que le vol de l'aigle --- il existe une jeune fille --- oh ! Penche ta tête vers mon oreille et vers ma voix, pour que mon secret puisse s'y faufiler --- j'aime cette jeune fille plus que ma vie, car elle est ma vie ; je l'aime plus que tous mes désirs, car elle est mon seul désir ; plus que toutes mes pensées, car elle est mon unique pensée ; plus ardemment que le soleil aime les fleurs ; plus intimement que le chagrin secret de l'âme en peine ; plus impatiemment que le sable brûlant du désert aime la pluie --- je suis attaché à elle avec plus de tendresse que le regard de la mère à l'enfant, avec plus de  confiance qu'une âme en prière ; elle est plus inséparable de moi que la plante de sa racine.
Ta tête s'alourdit, devient pensive, elle s'affaisse sur la poitrine, la gorge se soulève pour la secourir --- ma Cordelia ! Tu m'as compris, exactement, à la lettre, sans perdre un mot ! Dois-je tendre les cordes de mon oreille pour permettre à ta voix de m'en assurer ? Un doute, serait-il possible ? Garderas-tu ce secret ? Oserai-je compter sur toi ? On parle de gens qui par des crimes horribles se vouaient l'un l'autre au silence. A toi j'ai confié un secret qui est ma vie et la substance de ma vie : n'as-tu rien à me confier qui soit assez important, assez beau, assez chaste pour que des forces surnaturelles s'agitent si le secret en est trahi ?

Ton Johannes


Ma Cordelia !

Le ciel est couvert --- de sombres nuages chargés de pluie, comme des sourcils noirs, sillonnent son visage passionné, les arbres dans la forêt s'agitent, ballottés par des rêves troubles. Pour moi tu t'es égarée dans la forêt. Derrière chaque arbre je vois un être féminin qui te ressemble, mais quand je m'approche il se cache derrière un autre. Ne veux-tu pas te montrer à moi, te ramasser sur toi-même ? Tout se brouille pour moi ; chaque élément isolé de la forêt perd son contour, tout n'est qu'une mer de brouillards dans laquelle des êtres féminins, qui te ressemblent, paraissent et disparaissent. Ce n'est pas toi que je vois, tu t'engloutis toujours dans les vagues de la vision, et pourtant chaque image, dans laquelle je crois te voir, me rend déjà heureux. A quoi cela tient-il ? --- Est-ce la riche unité de la nature, où à la pauvre complexité de la mienne ? --- T'aimer, n'est-ce pas aimer un monde ?

Ton Johannes

samedi 28 juillet 2012

"Fragments d'un discours amoureux"
Roland Barthes
Editions du Seuil


Pas nécessaire, de présenter cet ouvrage. Un seul lien, tout de même vers une étude (ici). Et je note quand même (en page 2 du fichier PDF) l'explication concernant l'image de couverture, un détail du tableau Tobias et l'Ange...

J'aimerais citer chacun des chapitres, chacun des paragraphes tellement ils parlent et vibrent, même isolément. Je n'en ai finalement choisi qu'un seul, qui me hante encore, longtemps après sa lecture...


Les lunettes noires p. 51--54

Paragraphe 3 (...) Cependant, cacher une passion (ou même simplement son excès) est inconcevable : non parce que le sujet humain est trop faible, mais parce que la passion est, d'essence, faite pour être vue : il faut que cacher se voie : sachez que je suis en train de vous cacher quelque chose, tel est le paradoxe actif que je dois résoudre : il faut en même temps que ça se sache et que ça ne se sache pas : que l'on sache que je ne veux pas le montrer : voilà le message que j'adresse à l'autre. Larvatus prodeo : je m'avance en montrant mon masque du doigt : je mets un masque sur ma passion , mais un doigt discret (et retors) je désigne ce masque.


Tobie et l’Ange d'Andrea del Verrocchio, XVe s.

mercredi 18 juillet 2012

"Le paradoxe amoureux" 
Pascal Bruckner
Grasset


Un large extrait ici. Un article de Bernard Pivot . Et la courte citation que j'ai choisie, ci-dessous (extraite de la 3e partie, intitulée "Le merveilleux charnel") :

La puissance de la langue, c'est l'équivoque, le glissement des sens, le sous-entendu, le dosage subtil d'agressivité et de retenue. Ce n'est pas la grossièreté de certains mots qui les rend excitants, c'est l'excitation du moment qui les rend nécessaires.

 En quatrième de couverture :

Choisir qui l'on aime, aimer qui l'on veut : pour arriver à ces libertés qui nous semblent évidentes, il a fallu une longue révolution du sentiment commencée au XVIIIe siècle.
Mais ces droits chèrement acquis ont un prix. Comment l'amour, qui attache, peut-il s'accommoder de la liberté, qui sépare ? C'est tout le dilemme du couple contemporain, qui vénère à la fois la passion et l'indépendance.
Le nouvel essai de Pascal Bruckner raconte, à travers les métamorphoses du mariage et de l'érotisme, la résistance du sentiment à tous les embrigadements. Nous n'avons pas trouvé la solution aux souffrances de l'amour, nous n'avons fait qu'en multiplier les paradoxes. Il y a progrès dans la condition des hommes et des femmes mais il n'y a pas de progrès en amour : c'est la bonne nouvelle de ce troisième millénaire commençant.

Sur la première page : détail de Diane et Cupidon, Pompeo Girolamo Batoni