"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

dimanche 30 septembre 2012

"Amour, Prozac et autres curiosités"
Lucia Etxebarria


Je n'ai pas trouvé beaucoup d'avis sur ce roman, sur Internet. Il faut dire que le texte est assez brutal, et qu'il a été plus ou moins bien apprécié (cf. ce blog).

Il n'y a que l'introduction du roman que j'ai trouvée vraiment amusante (je la reproduis là, censurée juste d'une phrase...) La conclusion (bien que poignante) m'a laissée sur ma faim, vu que je l'avais devinée depuis longtemps.


Début du roman

Tu vivras de nombreuses passions, disait ma carte astrale, me plaçant sous l'ascendant d'amours intenses et fugaces. Un rosaire de noms reliés par des baisers, certains sobres, d'autres plus tendres. Ils sont plus ou moins grands, châtains ou bruns, il y en a de toutes sortes. (...)

Certaines s'affirment, hautes, orgueilleuses. Fermes et obstinées, dressées comme des mâts. Puissantes et astucieuses, sûres d'elles, bonne raisonneuses, mûres, décidées, elles envahissent tout. Elles entrent, s'approprient les lieux et, une fois introduites, solidement encastrées, elles savent qu'elles sont à leur place, connaissent leur rôle. Elles entrent, sortent, s'émeuvent, accélèrent le mouvement, conscientes de leur empire. Empires d'une nuit, monarchies d'un baiser.

Il en est d'autres plus petites, inquiètes et espiègles. Turbulentes, curieuses, elles ne manquent jamais d'espace pour jouer, chercher et se perdre. Douces exploratrices, elles vous échappent parfois, glissantes comme des couleuvres, comme le savon dans la baignoire. Elles patinent, surprises, sur les cuisses mouillées, et repartent à l'escalade, anxieuses et impatientes, bondissant avec vivacité, vers le refuge humide et chaud qui les attend, elles le savent. Petits poissons qui sautent dans votre courant interne, heureux et trempés, peu importe comment et où. Jeunes d'esprit, c'est tout juste si elles se prennent elles-mêmes au sérieux.

Tu pourras les aimer beaucoup sans jamais les posséder. Elles pourront t'aimer encore plus sans que tu ne leur appartiennes jamais. Farouches et rieuses, fugaces, bruyantes, elles n'auront laissé ni sillage ni empreintes derrière elles. A peine le souvenir, flou et nostalgique, des heures heureuses, les seules qui comptent, celles qui ont été véritablement vécues.

samedi 29 septembre 2012

"La capitale remonte le temps"
Direct Matin
N°1150
Vendredi 28 septembre 2012



Le projet Paris 3D : une simulation en 3D recréée 2000 ans de l'histoire de Paris (article complet de Direct Matin ici).

Le site complet Paris3D ici. Mise en ligne samedi 29 septembre.










vendredi 28 septembre 2012

"Seul dans Berlin"
Hans Fallada
Folio


Biographie de l'auteur ici, un avis que je partage (ici). Les réactions à ce texte sont unanimes  : des mots simples pour décrire le quotidien en temps de guerre, des descriptions très précises, comme un témoignage. Ce roman a été publié en 1947.

4e de couverture

Mai 1940, on fête à Berlin la campagne de France. La ferveur nazie est au plus haut. Derrière la façade triomphale du Reich se cache un monde de misère et de terreur. Seul dans Berlin raconte le quotidien d'un immeuble modeste de la rue Jablonski, à Berlin. Persécuteurs et persécutés y cohabitent. C'est Mme Rosenthal, juive, dénoncée et pillée par ses voisins. C'est Baldur Persicke, jeune recrue SS qui terrorise sa famille. Ce sont les Quangel, désespérés d'avoir perdu leur fils au front, qui inondent la ville de tracts contre Hitler et déjouent la Gestapo avant de connaître une terrifiante descente aux enfers.
De Seul dans Berlin, Primo Levi disait, dans Conversations avec Ferdinando Canon, qu'il était "l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie". Aucun roman n'a jamais décrit d'aussi près les conditions réelles de survie des citoyens allemands, juifs ou non, sous le IIIe Reich, avec un tel réalisme et une telle sincérité.

Extrait 

p. 8--9 Pendant que Herr Persiscke, entouré des siens, se répand en démonstrations de plus en plus excitées et lampe les premières rasades de schnaps, Eva Kluge a gagné le palier suivant et a sonné chez Quangel. La lettre à la main, elle est prête à s'esquiver sur-le-champ. Mais voilà bien sa chance : ce n'est pas la femme qui ouvre ! Avec elle, la plupart du temps, Eva peut échanger quelques mots aimables. Mais non, c'est l'homme qui surgit, avec son visage en lame de couteau, sa bouche aux lèvres minces et ses yeux au regard glacé. Il prend la lettre sans dire une seule parole et ferme la porte au nez de la messagère, comme s'il s'agissait d'une voleuse avec qui il convient d'être sur ses gardes.

Eva Kluge se contente de hausser les épaules et redescend. Beaucoup de gens sont comme ça. Depuis qu'elle distribue le courrier dans la rue Jablonski, cet homme-là ne lui a encore jamais adressé la parole. Mais tant pis, elle ne peut pas le changer, puisqu'elle n'est même pas parvenue à transformer son propre mari, qui gaspillait son argent aux courses et au cabaret et qui ne rentrait au logis que lorsqu'il n'avait plus un sou vaillant.

Les Persicke ont laissé leur porte ouverte, et l'on entend le tintement des verres, ponctuant la célébration de la victoire. Frau Kluge ferme doucement l'huis et continue à descendre.

Tout compte fait, c'est vraiment une bonne nouvelle, puisque grâce à cette victoire-éclair sur la France, la paix s'est rapprochée. La paix, et le retour des deux garçons.

jeudi 27 septembre 2012

Héloïse et Abélard
Alphonse de Lamartine


Le roman de Christiane Singer relate l'histoire du seul point de vue d'Héloïse, il est rédigé à la première personne ; l'héroïne, à la fin de sa vie, se souvient et ne juge ni accuse personne. Le roman écrit par Lamartine (que j'ai trouvé ici grâce à un commentaire de JEA) est rédigé par un narrateur, beaucoup plus sévère envers Abéliard (et donc probablement plus proche de la réalité)  et inclut leurs  échanges.


Extrait du livre de Lamartine :

Je vous ai fait du mal, et pourtant, vous le savez, j’étais innocente !... Dites-moi seulement pourquoi, depuis que je me suis faite captive dans le cloître par votre volonté, vous m’avez punie en me négligeant, en m’oubliant, en me privant de votre présence et même de vos lettres ?... Dites-le, si vous l’osez ! Ah ! je le sais, moi, et le monde le soupçonne : c’est que votre amour n’était pas aussi pur, aussi désintéressé que le mien ; dès que vous avez cessé de désirer un bonheur profane, vous avez cessé d’aimer.

... Ah ! faites, je vous en supplie, ce que je demande : c’est si peu, et si facile à vous ! Parlez-moi au moins de loin par ces paroles qui me rendent l’illusion de votre présence. J’avais cru tout mériter de vous, quand, si jeune, j’embrassais pour vous complaire les austérités du cloître ; quelle récompense ai-je attendue de Dieu, pour l’amour de qui j’ai bien moins fait ce que j’ai fait que pour l’amour de vous ?... Quand vous avez marché vers Dieu, j’ai suivi !... Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth, qui regarda derrière elle, vous avez cru devoir me lier par l’habit et les vœux monastiques, quand vous-même vous quittiez le siècle !... Ah ! que c’était bien mal me connaître !... J’en ai profondément gémi, j’en ai rougi ! M’en chasser, moi ; moi, qui pour vous obéir n’aurais pas hésité alors à vous suivre jusque dans les enfers ! car mon cœur n’était pas avec moi, mais avec vous... Faites donc qu’il soit bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien avec vous, si vous l’exaucez, si vous lui rendez tendresse pour tendresse...

Jadis on pouvait douter de la pureté des motifs qui m’attachent à vous ; mais la fin ne montre-t-elle pas quelle fut la nature de mon amour dès le commencement ? Je me suis sevrée de toute félicité mondaine, je ne me suis réservé des jouissances terrestres qu’une seule, le droit de me regarder comme toujours à vous.

Ah ! par ce Dieu à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu’il vous est permis, c’est-à-dire en m’écrivant quelques lettres de consolation, afin que, fortifiée par cette lecture, je m’élève avec plus d’ardeur au service de Dieu !... Lorsque autrefois vous aspiriez à des délices profanes, vous me visitiez par de fréquentes épîtres qui apprenaient le nom d’Héloïse à toutes les lèvres ; toutes les places, toutes les maisons retentissaient de ce nom. Eh quoi ! pour m’élever aujourd’hui à Dieu, ne pourriez-vous faire ce que vous faisiez jadis pour me solliciter à des tendresses terrestres ? Ah ! pensez-y !... Je finis cette longue lettre par ce seul mot : Mon unique et mon tout, adieu !

Abélard rompt enfin un silence de tant d’années, ému par ces accents : Ô ma sœur, dit-il à son épouse, vous qui me fûtes si chère dans le siècle, vous qui m’êtes plus chère mille fois en Jésus-Christ, je vous envoie la prière que vous me demandez avec tant d’instance. Offrez à Dieu avec vos compagnes un holocauste d’invocation pour expier nos graves et innombrables fautes, pour conjurer les périls qui m’enveloppent à toute heure du jour ! Puis il disserte longuement mais froidement avec elle sur l’efficacité de la prière collective des communautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l’atteignent, il semble oublier les afflictions d’Héloïse pour ne penser qu’aux siennes, comme si elle était assez heureuse de souffrir pour lui.

(...) A l’exception de ce retour involontaire d’amour après la tombe, les lettres d’Abélard sont sèches de larmes, froides de cœur, dures souvent de paroles. On sent l’homme plein de lui-même ; Héloïse n’est pleine que de lui.

mercredi 26 septembre 2012

"Sociologie du dragueur"
Alain Soral


J'avais acheté ce livre il y a plusieurs années et viens de le feuilleter à nouveau pour vous le présenter. Les extraits que j'ai pris au hasard me laissent sans voix et la quatrième de couverture me semble, pour le moins, décalée face au contenu. Heureusement que je n'attendais pas ce livre pour obtenir des réponses, et surtout pas aux deux questions de la fin de la quatrième de couverture... En me baladant sur le Web, j'ai pu constater que l'ouvrage avait reçu un accueil plutôt mitigé (ici, entre autres). Me voilà rassurée !

A l'époque, je ne connaissais pas non plus la biographie de l'auteur...


Note de l'éditeur

Il paraît difficile d'écrire un livre sérieux sur une pratique jugée immorale, minable et très éloignée de la pensée : la drague. Pourtant l'auteur n'hésite pas à analyser ce sujet à risques ; à étudier l'amour et la femme à travers les yeux du dragueur.
Pourquoi, quand et comment drague-t-on ? Tous ces aspects de la drague sont abordés dans ce livre.
Refusant l'apologie de la femme des discours officiels et la misogynie, Alain Soral mêle pensée et concret, désir et technique pour pénétrer le mystère de la femme réelle ; cette inconnue que le "serial lover" traque sans relâche dans la rue.

Dans un style clair et concis maniant intelligence, subversion et humour, il porte un regard lucide sur une pratique sociale qui, à travers la femme, embrasse une société toute entière.
D'où une critique acerbe du féminisme quand il veut ériger la femme en mouvement politique.
Critique qui vaut aussi pour la social-démocratie qui nous harcèle de femmes, et feint d’encenser la féminité pour nous pousser à la consommation.
Mais Sociologie du dragueur c'est d'abord la réponse à deux questions essentielles : l'Amour, et comment faire pour l'obtenir ?


Extrait

Chapitre 6 : Le féminisme ou la femme et le monde de ce point de vue

p. 184-185 L'écriture de femme ou la psychologisation du vide
Le romain contemporain exprimant une vision de plus en plus féminisée de la conscience et des relations humaines, il était fatal que les femmes qui écrivent s'y taillent une part grandissante.
Pratique compensatoire née le plus souvent d'une pathologie affective et de l'oisiveté, l'écriture de femme exprime d'une façon remarquablement unitaire cette vision de flippée, à la fois pathétique et frivole, où une bourgeoise sans enfant ni travail nous fait part de son sentiment légitime d'inutilité et de vide intérieur. Psychologisme tactile et tourmenté, où le refus de se faire remplir se prolonge de son attente comblée par les mots pour constituer un style ; abus sensitif du "je-ne-sais-pas", du "peut-être" et de l'"à-quoi-bon" voulant se faire passer pour l'expression concise d'une vision complexe du monde, alors qu'il n'est que le stigmate de son indigence même.
Écriture du vide qui atteint son sommet dans les romans de Marguerite Duras, dont le style dépouillé à l'extrême exprime on ne peut mieux ce que voit la femme écrivain et ce qu'elle comprend ; à vrai dire pas grand chose.

***

Je vous fais grâce des deux notes en bas de page qui annotaient le texte ci-dessus, qui rendaient le discours encore plus odieux.

mardi 25 septembre 2012

"Ma mère"
Georges Bataille
Éditions 10/18


Les avis sur le Web concernant ce roman étant extrêmement divisés, je n'en citerai pas ; en revanche j'ai trouvée très instructive une émission radio sur France culture "Bataille ou l'expérience limite" (durée 50mn).

Je mets également un lien vers le film.


4e de couverture 

Pierre raconte comment, après une enfance religieuse, il fut, à l'âge de dix-sept ans, initié à la perversion par sa mère.
Plongeant grâce à elle dans l'orgie et la débauche, il découvre l'extase de la perdition où se mêlent l'angoisse, la honte, la jouissance, le dégoût et le respect. Respect pour cette femme, la mère qui a su brûler ses vaisseaux jusqu'au dernier et qui, ayant touché le fond de l'abîme, entraîne son fils dans la mort qu'elle se donne. Ma mère est l'un des textes les plus violents, les plus scandaleusement beaux de Georges Bataille, qui disait de lui-même : "Je ne suis pas un philosophe, mais peut-être un saint, peut-être un fou", sachant que c'est dans cette ambiguïté même que réside la seule philosophie.


Illustration de première page : Hans Bellmer, sans titre, 1960 (détail)


Extrait 

p. 78-79 Ce qui dans mes amours avec ma mère est le plus obscur est l'équivoque qu'y introduisirent un nombre d'épisodes risqués, d'accord avec le libertinage, qui fut toute la vie de ma mère, et qui s'empara peu à peu de toute la mienne. Il est vrai qu'à deux  reprises au moins nous avons laissé le délire nous lier plus profondément, et d'une manière plus indéfendable que l'union charnelle n'aurait pu le faire. Nous en eûmes conscience ma mère et moi, et même dans l'effort surhumain que d'accord nous avons dû faire afin d'éviter le pire, nous avons reconnu en riant le détour qui nous permit d'aller plus loin et d'atteindre l'inaccessible. Mais nous n'aurions pas supporté de faire ce que font les amants. Jamais l'assouvissement ne nous retira l'un de l'autre comme le fait la béatitude du sommeil.

lundi 24 septembre 2012

"Une passion
Entre ciel et chair"
Christiane Singer
Collection Espaces libres
Albin Michel


(Suite)

Extraits du chapitre "Prémices"

p. 25 Le visible n'est que de l'invisible hissé au niveau de nos yeux, le tangible de l'intangible offert à nos caresses. La matière est ce message d'amour que la création nous donne tant à déchiffrer qu'à composer jour après jour.

p. 32-33 Me revoilà devant mon écritoire. Je ne suis même pas fâchée ; je connais tant d'autres moyens de prendre la poudre d'escampette tout en restant assise à ma table ! Après tout, le corps visible n'est pas le seul dont je dispose pour me déplacer dans l'espace ! Il est le seul que mon oncle Fulbert puisse arrêter dans l'escalier. Voilà tout ! C'est bien simple : tout a pour moi une coloration de jeu. Même l'apprentissage du latin. Le latin m'est un anneau magique qui, glissé à mon doigt, fait parler les saint rouleaux de manuscrits que je déroule avec des précautions d'amante. Tenir un livre entre les mains ! Ce privilège exorbitant que connaissent quelques uns dans l'heureuse cité de Paris ! Un privilège que je goûte avec un ravissement qui ne se décrit pas. Chaque parchemin est unique. La qualité du ponçage et du polissage fait varier son odeur, sa teinte, son toucher, son émanation.  Il en est de soyeux comme des peaux de femme, d'autres, palimpsestes usés que le grattage a rendus rugueux, mâles sous mes doigts. Les lettres, les mots qui les recouvrent semblent y être éclos, avoir poussé là, végétation drue, secrète. Oh oui, j'ai vraiment là matière à bonheur !

dimanche 23 septembre 2012

"Une passion
Entre ciel et chair"
Christiane Singer
Collection Espaces libres
Albin Michel


Un avis sur ce roman (ici) et la biographie d'Héloïse d'Argenteuil sur Wikipédia (ici). Un bel éloge pour la pièce de théâtre éponyme (ici)


Extrait de la 4e de couverture

Pour dire la passion éprouvée au plus profond de l'âme et du corps, Christiane Singer revit celle d'Héloïse, quintessence de l'amante et de la mystique. Elle nous donne à travers cette confession tout à la fois païenne et spirituelle, ce bréviaire fou, cette exaltation unique du plaisir et de l'extase, un texte qui restera parmi les plus intenses jamais écrits sur l'amour.


Extraits du premier chapitre "Laudes"

p. 10 Ce n'est pas une quelconque lâcheté qui me fait choisir le secret --- je t'ai toujours aimé à la face du ciel et de la terre d'un amour sans borne --- mais les cheminements intérieurs que je veux décrire ici ne sont concevables que pour ceux sur terre que la passion ont consumés. Ils apparaîtraient aux autres --- dont les chemins vers Dieu suivent d'autres méandres --- fantasques, voire provocants. J'ai choisi de chuchoter dans un siècle qui fait tant de bruit.

p. 11 Je veux parler d'amour dans toutes ces pages par honnêteté --- car rien jamais --- jamais --- en toutes ces longues années n'a su m'en distraire --- ni la solitude, ni le désespoir, ni les épreuves, ni les impitoyables duretés de  notre siècle, ni la faim, ni la poussière des routes, ni le spectacle déchirant des errances humaines, ni la mortelle torpeur qui saisit parfois les âmes. Mêmes les admonestations que j'ai reçues de toi --- et savoir si tes paroles m'étaient sacrées ! --- n'ont pu me détourner de ma passion.

p. 13-14 Je suis dans un étrange état de calme profond : oser dire ces choses que j'écris là --- oser croire à ce que je ressens si impérieusement --- oser me dresser contre tes interdits, oser te dire : Abélard, j'ai appris moi dans tes bras ce qui me vaut aujourd’hui la grâce d'avoir charge d'âmes, d'en guider d'autres vers la Foi et la Délivrance ! Comprends-moi bien. Je ne prétends pas avoir d'abord traversé l’opprobre et m'en être ensuite repentie : j'ose dire que TOUT dans ma vie s'est trouvé taillé dans la même étoffe. J'ose dire que tout ce qui m'a valu l'estime de nos maîtres spirituels, l'amitié de Pierre le Vénérable et de bien d'autres, l'énergie qui m'a portée toutes ces années, qui a fait vivre le Pataclet sur cette terre infestée de brigands et de loups, TOUT puise son eau à la même source : mon amour pour toi --- mon amour de femme. L'abjection n'eût pu produire pareille récolte.

p. 16 Toujours à neuf --- tant d'années plus tard --- cette fulgurance qui m'ouvre les entrailles quand tu t'approches ! Je pourrais écrire bien sûr : quand j'imagine que tu approches ou quand je me souviens que tu approchais, mais, vois-tu, mon corps, lui, ne fait pas la différence !

p. 19-20 Il y a longtemps que je n'ai pas senti mon cœur avec cette intensité. Un cristal que le frôlement le plus ténu fait chanter. Le moindre mouvement, la moindre irruption du dehors m'arracheraient un cri ou me briseraient en mille éclats. J'ai le sentiment de changer lentement de nature chimique. Tout tinte en moi. Des espaces de résonance s'ouvrent, d'autres s'éboulent silencieusement sans que j'ose un geste. La matière qui me compose se transmue. Tout devient d'une indicible transparence.
Nos vies sont devant mes yeux, Abélard, et ces instants de bonheur suffocants, ces intolérables souffrances, ces errances et ces trahisons, tout s'ordonne de neuf.

samedi 22 septembre 2012


Lèche-vitrines pour demoiselles...
Libération du 18 septembre 2012



Un article très curieux, ayant pour titre "Il est frais, mon garçon !" a attiré mon attention en fin de journal. Je l'ai trouvé tellement impertinent que j'ai pris quelques photos et l'ai recherché en intégralité sur le web (ici). Le journaliste n'a retenu que le "M. Chic" pour illustrer son article électronique (sur les trois prises de vues d'origine) et celle-ci était également la photo de Thomas Humery que j'avais sélectionnée pour mon post.

Apparemment, un site Internet de rencontres aurait choisi, pour faire sa promotion, d'installer temporairement de grandes vitrines contenant des mannequins masculins dans un quartier passant de Paris. Il semblerait que l'exposition ait eu du succès, les demoiselles venant, en petits groupes, déguster avec les yeux. En termes marketing, j'apprends donc que cela se nomme un "concept store éphémère".

J'ai été vraiment surprise par l'explication du sociologue (et sa citation mise en exergue par le journaliste) et aimerais bien avoir votre avis...


vendredi 21 septembre 2012

Site original ici.
Journées européennes du patrimoine
 16 septembre 2012


Jeu de piste à travers le musée et les jardins d'Albert Kahn à Boulogne. Les enfants ayant réussi le parcours ont eu droit à un petit cadeau à l'arrivée. Pour les plus grands, une visite balisée par des panneaux à flasher avec son smartphone était possible.

La balade commençait par une exposition temporaire sur un des multiples voyages d'Albert Kahn. Celui-ci est consacré à la Mongolie ; l'exposition interactive est richement documentée (photos, films, objets) et s'étend sur deux niveaux.

Puis nous passons dans les jardins, toujours à la recherche d'indices permettant de répondre au questionnaire.  


Nous traversons les jardins japonais, enjambons de nombreux cours d'eau et espaces verts soigneusement dessinés, passons devant des maisons typiques (reconstruites selon des techniques ancestrales --- disparues de nos jours --- et avec des matériaux rapportés du Japon), puis arrivons dans le jardin "à l'Anglaise" (et les premiers bancs).


La suite est à votre convenance : serre typique du XIXe siècle (exclusivement composée de plantes exotiques monumentales), ou verger, ou forêt vosgienne (avec une petite ferme) ou jardin "à la Française".


Le retour se fait au travers la seconde partie des jardins japonais, plus sauvage et dans laquelle le paysagiste a vraisemblablement souhaité égarer ses visiteurs... (malgré les plans fournis à l'entrée). Il faut dire aussi que l'on était absorbés par la recherche d'une petite statue représentant un sage japonais très bien dissimulée et traversions des rivières sans ponts dans l'affluence d'une fin de dimanche après-midi estivale.

Pour un vrai reportage photo, je vous suggère de cliquer ici et .

jeudi 20 septembre 2012

"Les relations d'incertitude"
Anne Walter
Actes Sud
ISBN 2-86869-159-5



J'ai été attirée par le titre dans le rayonnage de la bibliothèque, puis par la note de l'éditeur. J'avais bien vu la photo de la couverture (détail de Portrait d'une femme en chapeau noir de Félix Valloton), j'avais bien lu les mots incandescente et brûle (peut-être les avais-je volontairement mis de côté) mais j'étais loin d'imaginer le contenu...

Une autre présentation de l'éditeur ici, sur son propre site, et une bibliographie de l'auteure (). Je n'ai pas trouvé d'avis de lecteurs et c'est très bien ainsi. Vous ne serez donc pas influencés avant votre propre découverte de ce poignant récit...


Le point de vue de l'éditeur

Un livre comme celui-ci ne tombe pas souvent sur la table de l'éditeur. Voici, sans doute, le roman le plus mince de la rentrée 87... mais c'est aussi, en quatre-vingt pages, l'histoire la plus incandescente que nous ayons découverte depuis longtemps. Anne Walter nous y raconte, d'une écriture exemplaire, les relations d'un peintre de renom avec son modèle, une jeune femme qui, pour lui permettre d'accéder à la vision qu'il porte en lui, accepte la soumission telle que la décrit Fénelon dans ses propos sur le Pur Amour : "On est dévorée de zèle, on défaille, on s'humilie, on craint le courroux du Maître et son indifférence nous ferait périr." C'est beau comme au cinéma du Bresson. Il y a urgence à lire ce livre qui brûle les doigts.
Hubert Nyssen


Extrait

p. 38 Je rêve encore au bonheur. Il est toute grâce ; il est inespéré, offert et paradoxal. Vaincue, impudique anéantie, je ne suis pas malheureuse mais fatiguée. V* ne me laisse pas sans réconfort. Il m'offre ce thé amer dont le goût me déplait --- et que je n'ose refuser.


***

J'ai donc commencé à me renseigner sur le "Pur amour" selon Fénelon, mais apparemment, je n'ai pas encore trouvé les bonnes références. Dans ce fichier PDF, il est plutôt question d'amour dans la religion et ce n'est certes pas le propos de cette histoire...

mercredi 19 septembre 2012

Site original ici.
Journées européennes du patrimoine
 15 et 16 septembre 2012


Jeu de piste en 7 étapes, dans lequel nous devions trouver un très bel automate, avec rafraîchissement offert à tous les heureux gagnants.



Pavillon de musique du XIXe, étape 1
Pavillon de musique du XIXe, étape 1


Pavillon de musique du XIXe, étape 1

Ci-dessous, nous devions identifier l'animal surplombant l'année de construction de l'immeuble et surveillant un grand carrefour.

Immeuble d'habitation du XIXe, étape 2

Pour l'étape 3, il fallait identifier le nom d'une créature maléfique dont Persée avait tranché la tête, présent sur un médaillon sur le fronton central de la façade. Nous avons donc révisé le mythe de Persée.

Hôtel particulier du XIXe, étape 3

Parc avec kiosque à musique du XIXe, étape 3

Sur le fronton du temple gardant une grotte, il s'agissait de trouver quel oiseau symbolisait Jupiter.

Parc avec temple dédié à Jupiter du XIXe, étape 3

Après avoir observé plusieurs façades d'hôtels particuliers du début du XXe siècle, décorées de frises et de fleurs représentatives de l'Art nouveau, et être passés devant l'emplacement d'anciens ateliers d'un aviateur qui a établi le premier record du monde de l'aviation en 1906, nous sommes arrivés à la dernière étape du parcours. Un autre hôtel particulier dont l'architecture et la décoration intérieure s'inspirent du XVIIIe siècle, avec une cour d'arrivée pavée, de nombreux salons, des parquets à caissons Versailles et des sols en pierre à cabochons.

Hôtel particulier du XXe sur un plan du XVIIIe, étape 7

Nous avons trouvé l'automate, une très belle pièce appelée "L'escamoteuse" (personnage d'une soixantaine de centimètres réalisant un tour de magie) dans une vitrine d'un des salons. Je n'ai pas pris de photos et impossible d'en trouver après-coup sur Internet. Donc affaire à suivre ; peut-être l'année prochaine...

mardi 18 septembre 2012

Sylvia Plath
"La cloche de détresse"
Collection L'imaginaire
Gallimard

Par deux fois ce livre m'a été suggéré, je l'ai commandé sans connaître vraiment ni l'histoire, ni l'auteure. Aussitôt reçu, j'ai entrepris sa lecture, que j'ai stoppée aux deux tiers. Depuis, j'ai cherché des biographies sur cette femme poète, mais plus j'en savais sur elle, moins j'ai trouvé trouvé la force de rouvrir ce récit. J'ai hésité avant d'en parler ici, mais après tout, puisque ce ne sont pas tant les histoires qui m'intéressent, mais les images et sensations qu'elles m'évoquent...

C'était donc il y a environ trois ans. Et si j'ai arrêté la lecture ce n'est pas parce que l'histoire ou le style m'ennuyaient. Certes, non. C'est que la rédaction était tellement forte, les descriptions vivantes et l'histoire réelle que j'ai craint de trop bien comprendre les émotions de la narratrice. Je n'ai pas, depuis, oublié l'histoire que j'ai laissée en suspend... Mais je ne doute pas de le reprendre, un jour, de la première à la dernière page.


J'ai trouvé une belle présentation de l'auteure, ici, dont j'ai extrait le texte suivant :

Le monde de Sylvia Plath est enclos, il est sous cloche et il étouffe. Il bruisse de terreurs archaïques, les vieux mythes remontent et nous étranglent encore. Cette modernité, sa névrose à couper au couteau, cette vision des années 60 en plein cœur de nos interrogations actuelles la rend toujours contemporaine. Lire Sylvia Plath provoque des malaises.
Son écriture n'est pas celle d'un poète. Ses images sont rares et parfois banales. Ses mots sont simples et faciles à traduire en surface du moins. On semble lire un récit psychanalytique, mais il se passe quelque chose. Sylvia Plath est cachée dans les marais de notre conscience. Elle dérange, elle saisit. Sa quête identitaire est son but, la poésie un moyen seulement. La force de ses textes est d'être ce miroir déformé du monde qu'elle nous tend. 

Puis une très belle analyse du roman, ici :

Roman initiatique, roman de la fin d’adolescence (qui l’a d’ailleurs faite rapprocher d’un Salinger par les critiques de l’époque) et de la difficulté à faire des choix sur son avenir mais encore roman sur la condition féminine (lui ayant même valu l’étiquette de féministe) sur fond d’Amérique d’Eisenhower (baignant dans l’atmosphère trouble des premiers temps du maccarthysme), la condition et la vocation d’artiste, de poète et surtout roman sur le vertige du vide, de la confusion, la folie, la dépression, le suicide... Une passionnante plongée intérieure dans les méandres d’un esprit d’une haute intelligence et sensibilité qui se bat pour supporter la vie, pour accepter de rester en vie…

4e de couverture 

Esther Greenwood, dix-neuf ans, est à New-York avec d'autres lauréates d'un concours de poésie organisé par un magazine de mode. De réceptions en soirées passées pour tuer le temps, ce sont quelques jours d'une existence agitée et futile que vit la narratrice. En même temps, elle se souvient de son enfance, de son adolescence d'étudiante américaine, des amours qu'elle a connues. Tout bascule lorsque Esther quitte New-York. Tentatives de suicide, traitements de choc, guérison, rechutes, et, pour finir, l'espoir, Esther est à la fois "patiente" dans l'univers hospitalier et observatrice au regard aigu de ce monde, qui a pour toile de fond l'Amérique des années 60.

lundi 17 septembre 2012

Publireportage...

Quand j'ai copié le texte d'Annie Ernaux publié sur le site du Monde, j'ai été surprise de voir la quantité de liens (probablement automatiques) contenus dans l'article : pratiquement chaque verbe était marqué (l'hypertexte menant à une inattendue rubrique "conjugaison") ainsi que de nombreux de mots-clés (beaucoup plus pertinents ceux-là). Je les ai tous parcourus, dont un, présent sous un des pronoms "vous" du texte. Sauf que, depuis hier, l'article a changé de place, encore un roulement automatique, je présume. Alors, laissez-moi vous le présenter.

L'article sur lequel on arrivait hier était une sorte de publireportage sur une machine qui m'est apparue assez ingénieuse (quoique un peu gadget, mais pourquoi pas dans ce domaine là aussi, après tout ?) Au vu de la première photo et des premières lignes je n'avais pas bien compris l'intérêt de cette invention ni les échanges houleux qu'elle générait.

Beaucoup de mes "relations" possèdent la machine version café (celle de George Clooney !) Elles sont ravies d'avoir été parmi les premières à se rendre dans une des boutiques spécialisées acheter leurs capsules, me parlent à chaque fois de la variété des cafés, du recyclage des dosettes (enfin je crois, à moins que je ne confonde), donnent énormément de détails sur les boutiques et aussi sur le prix (élevé). C'était presque devenu un incontournable... Moi, pendant ce temps, je pense aux spots publicitaires que je vois souvent et au "what else?" qui m'amuse. Alors, que cette société commercialise désormais un autre type de machine, avec du lait en capsule et un prix élevé pour ce nouveau type de consommable, ça ne me perturbe guère. Je me dis que la marque a probablement fait une étude de marché au préalable et que cela doit correspondre aux attentes d'une certaine partie de sa clientèle. Je note quand même, au passage, l'innovation technologique et l'inventivité marketing qui me plaisent (son nom en particulier).

Aussi les commentaires virulents évoqués dans l'article m'ont d'autant plus choquée. Je ne suis pas allée sur les blogs cités, ni voir qui se permet d'avancer des arguments aussi fanatiques et désuets aujourd'hui. Où est la liberté des couples concernés et en premier lieu de chacune ? Une fois qu'on a lu les conseils professionnels (avis qui ont fait leur preuve, par exemple), une fois qu'on a bien compris les avantages (pour le nourrisson) des différentes méthodes, et qu'on a choisi la sienne (ou même, fait comme on pouvait), on doit pouvoir assumer sereinement sa position. Et bien non ! Des  anonymes continuent de culpabiliser de jeunes mamans, il y aurait même un blog qui s'appellerait "mauvaises mères" ! Quel est l'intérêt de gâcher ces moments là ? On croit rêver. Je pensais que c'était une mode, passée, dépassée.

Je ne dis pas que cette machine soit absolument indispensable. Je n'en fais pas de publicité (je ne l'achèterai pas), et surtout ne juge pas (ce sont les fanatiques et les extrémistes qui le font). Mon post est uniquement une illustration --- vraiment légère, je le sais, à l'heure où des sujets plus graves occupent l'actualité --- de la liberté de choix qu'on n'est toujours pas prêt à accorder (voire à s'accorder) dans notre beau pays en 2012...

Pour tout avouer, je préférerais même qu'il s'agisse d'une mauvaise blague, d'une sorte de buzz créé pour faire parler de cette récente machine. Ce qui n'est, somme toute, pas impossible. En effet, je ne me souviens pas avoir entendu ces arguments, d'un autre temps, de la part de ces mêmes fanatiques qui auraient aussi bien pu montrer du doigt celles qui avaient, en toute innocence, utilisé des biberons en plastique contenant du BisPhénolA à l'époque où les biberons en verre avaient disparu des étalages.

Je ne vous fais pas languir d'avantage (enfin, ceux qui n'auraient pas cliqué sur le lien là-haut, ni identifié la machine en photo) : je publie ci-dessous la vidéo qui présente "la chose" à l'origine de ce combat d'arrière garde, et en plus elle contient de jolies images ;-)

dimanche 16 septembre 2012

Crédits photo : JACQUES DEMARTHON/AFP
"Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature"
Annie Ernaux
10 septembre 2012

J'ai pris en cours de route l'histoire de la publication d'un texte de 18 pages par un éditeur de Gallimard, Richard Millet. J'ai lu quelques articles partiels vendredi soir, jusqu'à ce que j'arrive (grâce à un tweet de Dominique Hasselmann) sur un texte rédigé par Annie Ernaux, tout à fait précis et sans appel. Alors je recopie intégralement cette réponse, dont la grande humanité m'a touchée, trouvée sur le site du Monde, en original ici.

***

J'ai lu le dernier pamphlet de Richard Millet, Langue fantôme suivi d'Eloge littéraire d'Anders Breivik (P.-G. de Roux, 120 p., 16 €) dans un mélange croissant de colère, de dégoût et d'effroi. Celui de lire sous la plume d'un écrivain, éditeur chez Gallimard, des propos qui exsudent le mépris de l'humanité et font l'apologie de la violence au prétexte d'examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les "actes" de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège. Des propos que je n'avais lus jusqu'ici qu'au passé, chez des écrivains des années 1930. Je ne ferai pas silence sur cet écrit à la raison que réagir renforce la posture de martyr, d'écrivain maudit, qu'il s'est construite. Ou qu'il s'agirait là d'un délire, d'un "pétage de plombs" ne méritant pas une ligne. C'est dédouaner facilement la responsabilité d'un écrivain réputé pour savoir manier la langue à merveille.

Richard Millet est tout le contraire d'un fou. Chaque phrase, chaque mot est écrit en toute connaissance de cause et, j'ajouterai, des conséquences possibles. Traiter par le silence et le mépris un texte porteur de menaces pour la cohésion sociale, c'est prendre le risque de se mépriser soi-même plus tard. Parce qu'on s'est tu.

Je ne me laisserai pas non plus intimider par ceux qui brandissent sans arrêt, en un réflexe pavlovien, la liberté d'expression et le droit des écrivains à tout dire – on attend donc un "Eloge littéraire de Marc Dutroux" –, hurlant à la censure pour bâillonner celui ou celle qui, après avoir examiné de quoi il retourne dans cet opuscule, ose – quelle audace ! – s'interroger sur les responsabilités de son auteur au sein d'une maison d'édition.

Balayons d'abord la prétendue ironie du titre que, selon l'auteur, les lecteurs, bouchés à l'émeri, n'ont pas perçue. Et pour cause, elle n'y est pas et on en chercherait en vain une once dans la suite du texte. On soupçonne l'adjectif "littéraire" de n'être là que pour la douane – la loi –, comme la précaution liminaire, réitérée plus loin par deux fois, dans laquelle Richard Millet déclare ne pas approuver les actes d'Anders Breivik. Et pour se mettre solidement à couvert, il ne craint pas d'user d'un sophisme tellement aveuglant qu'il a ébloui ses défenseurs : 1. La perfection et le Mal ont toujours à voir avec la littérature ; 2. Anders Breivik, par son crime, a porté le Mal à sa perfection ; 3. Donc, je me pencherai sur "la dimension littéraire" de son crime. Inattaquable. Saluez l'artiste qui se flatte d'isoler et d'extraire d'un criminel de masse sa seule "dimension littéraire".

En réalité, il n'en est rien. C'est la littérature qui est ici au service d'Anders Breivik : en tant qu'elle est la pièce essentielle du développement de la thèse de Millet. Elle est enrôlée de force dans une logique d'exclusion et de guerre civile, dont la portée politique, à moins d'être aveugle, est flagrante.

Pour saisir la rhétorique perverse du dispositif mis en place par Richard Millet, on ne doit pas dissocier l'Eloge de Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature. Il faut accepter de lire ce tableau ahurissant de la littérature contemporaine – française, européenne, américaine –, qui ne serait qu'insignifiance, indigence, niaiserie, "ordure romanesque". Cette "postlittérature" est le fruit, pêle-mêle, du multiculturalisme, de l'antiracisme, des droits de l'homme, de la "bien-pensance", qui font régner la terreur dans les sociétés démocratiques.

La vraie littérature, elle, est morte. Ce qui l'a tuée : "le repeuplement de l'Europe par des populations dont la culture est la plus étrangère à la nôtre", autrement dit, l'immigration non-européenne. Et, avec quelque précaution, tant le saut imposé à la raison du lecteur est énorme, l'auteur assène : "Le rapport entre la littérature et l'immigration peut sembler sans fondement ; il est en réalité central et donne lieu à un vertige identitaire." Par un autre coup de force, il fait de l'identité "l'enjeu de la littérature".

Ainsi l'immigré, qui est censé menacer "la pureté" – fantasmatique, elle n'a jamais existé – de la langue française, celui dont la mémoire est ancrée dans une autre culture, un autre héritage que le mien–- il vit dans les mêmes espaces, dans le même monde, mais cela Millet ne veut pas le savoir, ou l'accepter – donc ce non-Français de "souche", de "sang" serait en train de s'infiltrer dans mon imaginaire, mon écriture, de m'imposer sans que je le veuille des schèmes de pensée ? De me coloniser ? Je n'exagère pas, je feins seulement d'appliquer à moi-même ce que Richard Millet affirme, à savoir que les écrivains se trouvent "dans une situation néocoloniale inédite". Une déclaration incroyable dont la gravité devrait interpeller tous les écrivains.

Car ce qui est suggéré dans cet Eloge qui suit le tableau de ruines de Langue fantôme – dans une succession qui fait sens – est effrayant. Apparentant Breivik à un "écrivain par défaut", affirmant "la perfection formelle" de ses crimes et "la perfection de l'écriture au fusil d'assaut qui le mène au-delà du justifiable", Richard Millet se plaît à faire miroiter la supériorité performative du fusil sur la plume.

En l'occurrence, celle de Richard Millet s'est bel et bien mise au service du fusil d'assaut d'Anders Breivik, en attisant la haine à l'égard des populations d'origine étrangère, des musulmans vivant sur notre sol, en dressant des catégories de citoyens contre d'autres dans une trouble attente, voire espérance – du pire.

Oui, ce texte répugnant, comme le qualifie à juste titre Jean-Marie Le Clézio, est un acte politique à visée destructrice des valeurs qui fondent la démocratie française. C'est pourquoi, au lieu des questions effarouchées que lui posent les médias, il faut oser demander à Richard Millet : "Que voulez-vous ? La fermeture des frontières ? Le renvoi de tous ceux qui ne sont pas 'français de sang' ? Quel régime à la place de cette démocratie que vous haïssez ?"

J'écris depuis plus de quarante ans. Pas davantage aujourd'hui qu'hier je ne me sens menacée dans ma vie quotidienne, en grande banlieue parisienne, par l'existence des autres qui n'ont pas ma couleur de peau, ni dans l'usage de ma langue par ceux qui ne sont pas "français de sang", parlent avec un accent, lisent le Coran, mais qui vont dans les écoles où, tout comme moi autrefois, ils apprennent à lire et écrire le français. Et, par-dessus tout, jamais je n'accepterai qu'on lie mon travail d'écrivain à une identité raciale et nationale me définissant contre d'autres et je lutterai contre ceux qui voudraient imposer ce partage de l'humanité.

Une jeune romancière, qui n'est pas d'origine européenne, m'a écrit ces jours-ci à propos du livre de Millet et de la tiédeur des réactions du milieu littéraire : "Comme je me sens, moi et mes enfants, visée par ces attaques contre le multiculturalisme et le métissage, je me dis que si ces idées devaient prendre corps et réalité, nous serions bien seuls." Il est encore temps d'agir afin que n'advienne jamais cette réalité, et pour commencer, d'appeler un chat un chat et l'Eloge littéraire d'Anders Breivik un pamphlet fasciste qui déshonore la littérature.

samedi 15 septembre 2012

ARTE F / © All 3 Media
De l'Orient à l'Occident


Je n'ai découvert cette série de documentaires que samedi dernier. J'ai trouvé l'émission tellement intéressante et richement illustrée que j'ai décidé tout simplement de recopier la page du site d'Arte ici. Et comme je ne l'ai pas vue en entier... rediffusion le dimanche 16/09.



***

Comment au Moyen-Orient, carrefour de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, les civilisations successives ont façonné le monde qui est le nôtre. Une série documentaire pleine de souffle. 


4. L'âge d'or islamique

En avance sur l'Europe médiévale, le monde islamique entame sa Renaissance à partir du VIIIe siècle à Bagdad. Les savants musulmans opèrent alors une synthèse entre les idées gréco-romaines, les mathématiques et l'astronomie des Perses et des Indiens pour jeter les fondements de la science moderne. Ces connaissances seront développées par des savants européens (dont Chaucer, Fibonacci, Galilée...). Cet épisode se concentre notamment sur la Maison de la Sagesse à Bagdad et sur les mosquées de la grande université du Caire.

En Occident, l'histoire mondiale est toujours racontée du point de vue des Européens, la Grèce et la Rome antiques, puis la Renaissance étant présentées comme les berceaux de la modernité. Or, du monothéisme aux fondements de la science, des premières cités aux notions de justice, de droits civiques et d'expression artistique, les idées qui dominent le monde d'aujourd'hui sont nées au Moyen-Orient. Cette vaste fresque historique entreprend de raconter, sur une période de douze mille ans, l'histoire de la civilisation mondiale à partir de cette région carrefour qui n'a cessé de se transformer. Tournée dans des lieux superbes (le désert d'Arabie, les monts Zagros, la Cappadoce, la Mongolie, Istanbul, Jérusalem, Grenade, Agra...), mêlant les propos de chercheurs, d'historiens et d'archéologues à des scènes reconstituées et à des images de synthèse, elle nous emmène sur trois continents (Europe, Asie, Afrique) pour nous faire revivre avec une perspective nouvelle une histoire méconnue. Après les trois premiers épisodes centrés sur l'Antiquité, on explore la très riche période de la Renaissance, qui a commencé à... Bagdad.

vendredi 14 septembre 2012

"Un soupçon légitime"
Stefan Zweig
Editions Grasset



Une présentation ici avec laquelle je suis entièrement d'accord : l'auteur prête ici à un animal, le chien Ponto, des sentiments quasiment humains, et les analyse de la même manière qu'avec un ou une héroïne plus classique.


4e de couverture

Un soupçon légitime est l'histoire d'un homme dont les passions vont causer le malheur de son entourage. John Limpley s'installe à la campagne avec son épouse et adopte un chien, Ponto. Adulé par son maître, l'animal se transforme en tyran... jusqu'au jour où il est délaissé, lorsque la jeune femme tombe enceinte. Le drame qui va suivre est d'autant plus tragique qu'il reste inexpliqué.

Dans cette nouvelle angoissante, inédite en français, on retrouve le style inimitable de Zweig et sa finesse dans l'analyse psychologique. Comme dans Lettre d'une inconnue ou Le joueur d'échecs, il dépeint avec virtuosité les conséquences funestes de l'obsession et de la démesure des sentiments.


Extrait

pp. 32-33 Peu à peu Pronto imagina même, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, tout un système pour lui faire savoir que, s'il avait la bonté de tolérer caresses et enthousiasme, il ne se sentait en aucun cas redevable de ces hommages quotidiens. Par principe, chaque fois que Limpley l'appelait, il le faisait attendre, et la dissimulation infernale de Ponto alla peu à peu si loin que, toute la journée, comme un chien de race normal, il chassait partout à la ronde, traquait les poules, se démenait dans l'eau, dévorait tout ce qui lui tombait sous la dent et s'adonnait à son plaisir favori : dans une course rapide mais silencieuse, dévaler sournoisement, aussi explosif qu'un pétard, la prairie qui descendait au canal, pour pousser dans l'eau d'un vilain et sauvage coup de tête les paniers de linge et les cuves disposés tout au long, puis, avec un hurlement de triomphe, danser autour des femmes et des jeunes filles désespérées, qui devaient retirer leur linge de l'eau pièce après pièce. Mais dès qu'arrivait l'heure où Limpley rentrait du bureau, ce comédien retors abandonnait son attitude allègre pour adopter celle, hautaine, d'un sultan. Allongé paresseusement, et sans le moindre signe de bienvenue, il attendait son maître, qui se jetait sur lui, en s'exclamant "Bonsoir, Ponto", avant même d'avoir embrassé sa femme ou enlevé son manteau. Ponto n'agitait même pas la queue pour lui rendre son salut.


jeudi 13 septembre 2012

Les mystères du buste de Nefertiti


J'ai vu cette émission le 24 août sur France 5, classée dans le genre "enquêtes d'archéologie" ; j'ai adoré le contenu, les visites sur place, l'alternance de documents d'archives (de 1912), d'entretiens de spécialistes, les expériences réalisées de nos jours avec les plus hautes techniques, mais pas du tout la forme...

Et je retrouve le même problème avec la vidéo ci-dessous (pourtant, même si elle est curieusement calquée sur le documentaire ci-dessus, il ne me semble pas que ce soit la même qualité d'émission...) Le ton de voix off ne me plaît pas (il évoque pour moi ces émissions, que je ne regarde pas, de pseudo investigation sur des faits divers passés), avec un je ne sais quoi de voyeurisme assorti d'une vulgarisation à l'extrême. Toutefois, cette seconde émission (publiée sur le Web en 3 parties) a le mérite d'exister et d'être visible par un grand nombre de personnes.

Le propos central de l''émission sur France 5 était la polémique autour de l'authenticité de la sculpture. On nous exposait donc les arguments de chacune des deux parties, avec au final, une interview en forme de coup de poing d'un haut responsable égyptien. Mais le documentaire ne répond pas à la question posée. Pire, les deux thèses se confondent dans la conclusion et on reste, du coup, un peu sur sa faim (ou alors, je n'ai pas tout saisi ?)

Pour se faire une idée beaucoup plus précise, et lire une version de la conclusion qui me semble bien plus conforme à la réalité, je conseille un article, vraiment détaillé que j'ai trouvé concernant cette recherche et le livre qui a été à l'origine de l'émission, se trouvant ici, sur un site spécialisé sur les Pharaons.




 

mercredi 12 septembre 2012

"Femmes qui courent avec les loups"
Histoires et mythes de l'archétype de la femme sauvage
Clarissa Pinkola Estés


Quatrième de couverture (extrait) :

Psychanalyste et conteuse, fascinée par les mythes et légendes, auteur également du Jardinier de l’Éden, Clarissa Pinkola Estés nous propose de retrouver cette part enfouie, pleine de vitalité et de générosité, vibrante, donneuse de vie. A travers des fouilles "psycho-archéologiques" des ruines de l'inconscient féminin, en faisant appel aux traditions et aux représentations les plus diverses, de la Vierge Marie à Vénus, de Barbe-bleue à la petite marchande d'allumettes, elle ouvre la route et démontre qu'il ne tient qu'à chacune de retrouver en elle la Femme sauvage.(...)


Première de couverture : Détail du tableau "Deux femmes courant sur la plage", Picasso.


Chapitre 9 : Rentrer chez soi : retour à soi-même

p. 389 Il est bon, il est nécessaire que les femmes affirment, par tous les moyens, leur droit à rentrer chez soi. Chez soi, c'est un état d'humeur ou une impression qui nous permet d'éprouver de manière soutenue des sentiments que l'on ne peut pas toujours éprouver de la sorte dans la vie courante : l'émerveillement, la vision, la paix, l'absence de soucis et de demandes à notre égard. Ces trésors doivent être dissimulés dans la psyché afin de servir plus tard, dans le monde du dessus.

Il y a de nombreux endroits psychiques où l'on peut se rendre pour "sentir" le chemin du retour vers ce domicile très particulier, mais l'endroit physique lui-même n'est pas ce chez soi. Il est seulement le véhicule pour endormir le moi, afin que nous puissions continuer seules la route. Ces véhicules sont nombreux, par exemple la musique, l'art, la forêt, les embruns, le lever du soleil, la solitude. Ils nous conduisent vers un monde intérieur nourricier, qui a des idées, un ordre, une subsistance propre.

Ce chez-soi, c'est la vie instinctuelle qui fonctionne de manière parfaitement huilée, où tout est à sa place, où chaque bruit a sa raison d'être, où la lumière est bonne et où les odeurs nous calment au lieu de nous alarmer. Ce qui se passe au retour n'a guère d'importance. Ce qui en a, c'est ce qui renforce l'équilibre. Et c'est cela, chez soi.


p. 406 Jung disait : "Il serait beaucoup plus simple d'admettre notre pauvreté spirituelle... quand l'esprit se fait lourd, il se change en eau... Le chemin de l'âme... mène donc à l'eau." Nos retours vers notre chez-soi, les moments que nous passons à converser avec le phoque sur le rocher sont des actes d'écologie innée et intégrale, car ils représentent un retour à l'eau, une rencontre avec l'amie sauvage, celle qui, plus que tout autre, nous aime inconditionnellement. Il nous suffit de plonger notre regard dans ces yeux qui expriment l'âme et qui sont "sauvages, sages et aimants".


Chapitre 8 : l'instinct de conservation : identifier les pièges, cages et appâts empoisonnés

p. 331-332 Les femmes trichent souvent ainsi avec elles-mêmes. Elles ont laissé détruire leur trésor, quel qu'il soit, mais elles en récupèrent des petits bouts comme elles le peuvent. Écrivent-elles ? Oui, mais en secret et personne ne peut leur donner une opinion, les encourager. Sont-elles ambitieuses ? Oui, mais elles prétendent que non, tout en souhaitant leur réussite, celle de leurs proches, de l'univers dans lequel elles vivent et elles restent avec leurs rêves, obligées de se battre et d'avancer en silence. Ne pas avoir de confident, de guide, rester sans personne pour nous encourager est mortel.

C'est là un mode de vie minimal. Elles ne montrent rien, mais dès qu'un rai de lumière apparaît, leur soi affamé sort d'un bond et se précipite vers la forme de vie la plus proche, se dépense follement, danse jusqu'à l'épuisement, puis tente de regagner sa cellule obscure avant qu'on se soit aperçu de son absence.

On trouve ce comportement chez les femmes mal mariées, chez celles auxquelles on fait sentir leur infériorité, celles qui craignent le ridicule, l'humiliation, la punition, celles dont l'instinct est endommagé. Or, une telle attitude n'est bonne que dans la mesure où les petits bouts de vie dérobée sont les bons, c'est-à-dire ceux qui vont jouer un rôle positif et conduire à la libération de la femme captive en donnant à l'âme la détermination de cesser ce genre de chose et de mener au grand jour la vie qui lui convient.

Voyez-vous, il y a quelque chose, dans l'âme sauvage, qui ne nous permet pas de subsister indéfiniment grâce à des miettes, grâce à quelques goulées d'air pur et qui nous oblige à nous nourrir, à respirer pleinement. Même si, comme un enfant, vous essayez de retenir votre respiration ou de n'aspirer que quelques goulées d'air, le moment vient où une force viscérale vous oblige à prendre une grande inspiration. Et vous respirez de nouveau normalement.

Par bonheur, cela se passe aussi comme ça dans l'âme/psyché. Elle prend les commandes et vous oblige à inspirer à fond. D'ailleurs au fond de nous-mêmes, nous savons que nous ne pouvons pas vivre ainsi. La force sauvage qui se trouve dans l'âme de la femme réclame l'accès à ce bon air.

"Deux femmes courant sur la plage" (la course) Picasso.

mardi 11 septembre 2012

Transports, un éloge de la fuite ?


Définition selon "L'art d'aimer", éditions Textuel :

p. 193 Nul ne saurait le contester, le cinéma est une machine à enrichir nos fantasmes, une "usine à rêves". Il n'a cessé d'emplir nos vies, de les transformer, embrassant le réel et l'irréel, le présent et le passé, le vécu et le souvenir. Qui n'a vu la sienne bouleversée par la projection d'un film ? Il permet au spectateur de se transporter dans un ailleurs, de rêver à des mondes possibles ou impossibles, d'échapper à une réalité par trop décevante ou insupportable, à une vie parfois sans perspectives ou sans amour. Durant le tournage de Out of Africa, en 1985, Sydney Pollack évoque cet éloge de la fuite : "Quand j'étais enfant et adolescent, et même plus tard, j'adorais voir des films qui n'avaient aucun rapport avec la vie, j'aimais me prélasser dans des univers merveilleux, j'étais fasciné par ce qu'il y avait de magique derrière l'écran et un peu déçu lorsque le film était terminé".



***

Autre définition selon Roger Fournier :

"L'imagination est la meilleure compagnie de transport au monde."

lundi 10 septembre 2012

"Sous ma peau.
Le manège du désir"
De et avec Geneviève de Kermabon
Le théâtre Lucernaire
Mai--Juin 2012


En mai dernier, suite à la parution d'un article dans TLC concernant cette pièce, et à mes recherches sur le Web (site du Lucernaire, et revue de presse ici), j'ai décidé, que moi aussi, je voulais savoir ce que cette artiste avait à nous confier, dans l'obscurité intime d'une petite salle de spectacle sur le désir, le plaisir et les mécanismes internes qui gèrent cela. J'ai réservé ma place.

Au préalable je m'étais interrogée sur le public que j'y rencontrerai et sur le contenu de la pièce...  Mais non... pas de regrets. L'intégralité du vocabulaire est sobre, doux, ni agressif, ni cru, ni violent. Pourtant sur le flyer il est écrit : "Confidence brutale du plaisir et de la frustration" je n'ai rien vu de brutal. Confidences, oui, évidemment. Frustration, également, on la comprend en écoutant certains de ses personnages (surtout quand on connaît la source de son inspiration). Mais il y a plus de bonheur que de frustration ! L'artiste fait tout pour nous pousser dans le monde de la poésie et de la suggestion...

Elle est époustouflante : elle a tout fait dans cette pièce (sauf la musique, le compositeur était dans la salle), elle maîtrise son corps de manière tout à fait libre et décomplexée. Elle se balade la moitié du temps en juste-au-corps couleur chair plutôt impudique, mais ça passe très bien (j'aurais cependant apprécié plus de raffinement dans les costumes, mais je suppose que c'était tout à fait volontaire). Elle joue, minaude et danse avec des masques, des marionnettes, des cordes, toute sorte de tenues, elle utilise tout l'espace de la scène, et invente des positions que je n'avais encore jamais vues au théâtre (mais en danse ou au cirque, oui). Elle mime des dialogues avec différents types d'interlocuteurs, elle nous met à l'aise avec des discours tout à fait naturels et parle sans détours de choses qu'on tait habituellement. Il y a une remarquable inventivité.

En bref, elle excelle à nous faire partager son bonheur de la chose, elle pose des mots prouvant sa gourmandise devant le plaisir, la force et la beauté de ce que l'on recherche tous (je crois bien, non ?) Souvent ce qu'elle déclame pousse à nous interroger sur notre propre vécu (histoire de comparer !) Je ne sais plus si elle a utilisé le mot "vertige" mais elle aurait pu. Elle n'a pas utilisé le fameux "lâcher prise" mais plusieurs synonymes. Elle nous a offert quelques instants délirants et hilarants sur la religion, représentée par un hideux personnage (une femme très âgée, toute ridée, qui préconisait qu'on n'avait pas le droit au plaisir, que ce n'était pas bien) ce qui m'a évidemment interpelée.

Sa conclusion est grandiose (non, je ne la dévoilerai pas...) Elle aborde énormément de questions, mais se garde bien de nous apporter la moindre réponse (trop facile, sinon !)

C'est pétillant, revigorant, optimiste, rassurant. En revanche... je n'utiliserais pas les mêmes termes que ceux que j'avais lus dans les critiques : je n'ai pas eu de frissons, et je n'irais pas non plus jusqu'à écrire une jouissance irrésistible. Cependant, je veux bien confirmer les mots du flyer "Pièce intime et spectaculaire". Plusieurs fois elle a utilisé le mot "fragment" alors évidemment, j'ai pensé à Barthes. Mais c'est totalement différent : cette pièce est construite sous forme de dialogues et n'aborde pas le thème des sentiments.

En puis, à la fin du mois de juin, j'ai lu un article sur cette artiste dans le journal Libération.

Et à nouveau, j'ai eu cette impression bizarre de ne pas avoir assisté à la même pièce que ces deux journalistes. Ou alors est-elle indescriptible ? Interprétable à l'infini par les spectateurs ? Ou pas assez "politiquement correcte" pour qu'on en parle précisément ? La seule chose qui est dite de la pièce est "ses quidams, elle les incarne avec une virtuosité sensuelle, exempte de vulgarité. Et si la pièce parle de sexe en long et en large, l'interprète est plutôt dans la retenue."

C'était un peu vague, pour susciter l'envie d'y aller, ne trouvez-vous pas ?

dimanche 9 septembre 2012

 "Légende d'une vie"
Stefan Zweig
Editions Grasset




Une remarquable analyse de cette pièce de théâtre ici.


4e de couverture 

Leonore Franck, veuve du célèbre écrivain Karl Amadeus Franck, a transformé la vie du maître en légende avec la complicité de Bürstein, son biographe. C'est alors qu'entre en scène une mystérieuse femme qui fut l'amour d'enfance du grand écrivain, à qui il a écrit des dizaines de lettres enflammées et dédié une pièce de théâtre que tout le monde croyait perdue.

Histoire de famille et de jalousie ? Pas seulement : tout le génie de Zweig est de glisser du vaudeville à une pièce métaphysique sur la création, sur les pouvoirs, les devoirs des héritiers d'un grand personnage disparu : tout publier, censurer, couper, rectifier ?

Légende d'une vie se lit comme une longue nouvelle dialoguée, un petit bijou de psychologie et de critique sociale. Chaque mot est pesé, travaillé dans le sens de l'efficacité ou de l'ambivalence. Elle a été créée en 1919 à Hambourg, à une date où Zweig avait déjà une réputation bien établie.


Un extrait

p. 170
Leonore : Nous nous assoirons côte à côte, Maria... et parlerons de lui... pour nous... juste pour nous... Je comprends maintenant à quel point la légende que j'ai créée me l'avait rendu étranger... Oh, comme ce sera bon de l'avoir à nouveau vraiment, lui que nous avions perdu en le livrant au monde...

Maria : Au monde ? Que sait le monde d'une personne ? ... Ce que nous savons les uns des autres, nous ne le savons que grâce à l'amour...