"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

dimanche 2 septembre 2012

"Le voyage dans le passé"
Stefan Zweig
Traduction de Baptiste Touverey
Grasset



Avant-propos du traducteur

On retrouve dans Le voyage dans le passé beaucoup des thèmes de prédilection du grand écrivain autrichien : l'amour bien sûr, la passion exclusive, le dévouement, le traumatisme de la Grande Guerre. On y retrouve aussi ce savoir-faire unique de Zweig, son génie de la psychologie, son art de suggérer dans un geste, un regard, les tourments intérieurs, les arrière-pensées, les abîmes de l'inconscient.


Quelques extraits :

p. 28 Dès leur première rencontre, il l'avait aimée, mais ce sentiment, qui le submergeait jusque dans ses rêves, avait beau être une passion absolue, il lui manquait néanmoins l'événement décisif qui viendrait l'ébranler, c'est-à-dire la claire prise de conscience que ce qu'il recouvrait, se dupant lui-même, du nom d'admiration, de respect et d'attachement, était déjà pleinement de l'amour, un amour fanatique, une passion effrénée, absolue. Mais une espèce de servilité en lui réprimait violemment cette prise de conscience : elle lui semblait si lointaine, trop haute, trop distante, cette femme radieuse, ceinte d'un halo d'étoiles, cuirassée de richesses, de tout ce qu'il avait expérimenté de féminité jusqu'ici.


p. 29-30 Cependant l'amour ne devient vraiment lui-même qu'à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l'intérieur du corps, et qu'il ose se nommer, s'avouer du souffle et des lèvres. Un tel sentiment a tant de mal à sortir de sa chrysalide, qu'une heure défait toujours d'un coup le cocon emmêlé et qu'ensuite, tombant de tout son haut dans les plus profonds abîmes, il s'abat, avec une force décuplée, sur un cœur terrorisé. C'est ce qui se produisit, assez tard, plus d'un an après son installation dans cette maison.


p. 58-59 Et pourtant : alors qu'il s'imaginait encore n'en jamais pouvoir aimer qu'une, les rets de sa passion se défirent peu à peu en lui. Il n'est pas dans la nature humaine de vivre, solitaire, de souvenirs et, de même que les plantes, et tous les produits de la terre, ont besoin de la force nutritive du sol et de la lumière du ciel, qu'ils filtrent sans relâche, afin que leurs couleurs ne pâlissent pas et que leur corolle ne perde pas ses pétales en fanant, ainsi, les rêves aux-mêmes, même ceux qui semblent éthérés, doivent se nourrir un peu de sensualité, être soutenus par de la tendresse et des images, sans quoi leur sang se fige et leur luminosité pâlit. C'est ce qui arriva aussi à cet être passionné, sans qu'il s'en aperçût --- quand les semaines, les mois et finalement une année, puis une deuxième, s'écoulèrent sans que lui parvinssent un mot, un signe d'elle ; alors son image commença peu à peu à s'estomper. Chaque jour
consumé dans le travail déposait quelques petites poussières de cendre sur son souvenir ; il rougeoyait encore, comme des braises sous le gril, mais finalement, la couche grise ne cessait de s'épaissir.

7 commentaires:

  1. Et dire qu'un ancien président de la République, au crépuscule de son quinquennat, se vantait d'avoir Zweig comme auteur de chevet ! Ne parlons pas de confiture.

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    1. Préférez-vous que je vous parle d'une chère Princesse faisant couler beaucoup d'encre à l'aurore de ce même quinquennat ?

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    2. Je crois que nous allons créer un club de défenseurs de Zweig chez Blogger ;-) Pas encore eu le temps de lire d'ouvrages de A. Schnitzler, au fait, mais je n'oublie pas !

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  2. @ Claire : je pense que celle-ci lui est restée en travers de la gorge !

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    1. Attention, les décolletés pouvaient être très échancrés dans les costumes de cette époque !

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    2. @ Claire : Maintenant, on serait plutôt collet monté ?

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