"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mercredi 12 septembre 2012

"Femmes qui courent avec les loups"
Histoires et mythes de l'archétype de la femme sauvage
Clarissa Pinkola Estés


Quatrième de couverture (extrait) :

Psychanalyste et conteuse, fascinée par les mythes et légendes, auteur également du Jardinier de l’Éden, Clarissa Pinkola Estés nous propose de retrouver cette part enfouie, pleine de vitalité et de générosité, vibrante, donneuse de vie. A travers des fouilles "psycho-archéologiques" des ruines de l'inconscient féminin, en faisant appel aux traditions et aux représentations les plus diverses, de la Vierge Marie à Vénus, de Barbe-bleue à la petite marchande d'allumettes, elle ouvre la route et démontre qu'il ne tient qu'à chacune de retrouver en elle la Femme sauvage.(...)


Première de couverture : Détail du tableau "Deux femmes courant sur la plage", Picasso.


Chapitre 9 : Rentrer chez soi : retour à soi-même

p. 389 Il est bon, il est nécessaire que les femmes affirment, par tous les moyens, leur droit à rentrer chez soi. Chez soi, c'est un état d'humeur ou une impression qui nous permet d'éprouver de manière soutenue des sentiments que l'on ne peut pas toujours éprouver de la sorte dans la vie courante : l'émerveillement, la vision, la paix, l'absence de soucis et de demandes à notre égard. Ces trésors doivent être dissimulés dans la psyché afin de servir plus tard, dans le monde du dessus.

Il y a de nombreux endroits psychiques où l'on peut se rendre pour "sentir" le chemin du retour vers ce domicile très particulier, mais l'endroit physique lui-même n'est pas ce chez soi. Il est seulement le véhicule pour endormir le moi, afin que nous puissions continuer seules la route. Ces véhicules sont nombreux, par exemple la musique, l'art, la forêt, les embruns, le lever du soleil, la solitude. Ils nous conduisent vers un monde intérieur nourricier, qui a des idées, un ordre, une subsistance propre.

Ce chez-soi, c'est la vie instinctuelle qui fonctionne de manière parfaitement huilée, où tout est à sa place, où chaque bruit a sa raison d'être, où la lumière est bonne et où les odeurs nous calment au lieu de nous alarmer. Ce qui se passe au retour n'a guère d'importance. Ce qui en a, c'est ce qui renforce l'équilibre. Et c'est cela, chez soi.


p. 406 Jung disait : "Il serait beaucoup plus simple d'admettre notre pauvreté spirituelle... quand l'esprit se fait lourd, il se change en eau... Le chemin de l'âme... mène donc à l'eau." Nos retours vers notre chez-soi, les moments que nous passons à converser avec le phoque sur le rocher sont des actes d'écologie innée et intégrale, car ils représentent un retour à l'eau, une rencontre avec l'amie sauvage, celle qui, plus que tout autre, nous aime inconditionnellement. Il nous suffit de plonger notre regard dans ces yeux qui expriment l'âme et qui sont "sauvages, sages et aimants".


Chapitre 8 : l'instinct de conservation : identifier les pièges, cages et appâts empoisonnés

p. 331-332 Les femmes trichent souvent ainsi avec elles-mêmes. Elles ont laissé détruire leur trésor, quel qu'il soit, mais elles en récupèrent des petits bouts comme elles le peuvent. Écrivent-elles ? Oui, mais en secret et personne ne peut leur donner une opinion, les encourager. Sont-elles ambitieuses ? Oui, mais elles prétendent que non, tout en souhaitant leur réussite, celle de leurs proches, de l'univers dans lequel elles vivent et elles restent avec leurs rêves, obligées de se battre et d'avancer en silence. Ne pas avoir de confident, de guide, rester sans personne pour nous encourager est mortel.

C'est là un mode de vie minimal. Elles ne montrent rien, mais dès qu'un rai de lumière apparaît, leur soi affamé sort d'un bond et se précipite vers la forme de vie la plus proche, se dépense follement, danse jusqu'à l'épuisement, puis tente de regagner sa cellule obscure avant qu'on se soit aperçu de son absence.

On trouve ce comportement chez les femmes mal mariées, chez celles auxquelles on fait sentir leur infériorité, celles qui craignent le ridicule, l'humiliation, la punition, celles dont l'instinct est endommagé. Or, une telle attitude n'est bonne que dans la mesure où les petits bouts de vie dérobée sont les bons, c'est-à-dire ceux qui vont jouer un rôle positif et conduire à la libération de la femme captive en donnant à l'âme la détermination de cesser ce genre de chose et de mener au grand jour la vie qui lui convient.

Voyez-vous, il y a quelque chose, dans l'âme sauvage, qui ne nous permet pas de subsister indéfiniment grâce à des miettes, grâce à quelques goulées d'air pur et qui nous oblige à nous nourrir, à respirer pleinement. Même si, comme un enfant, vous essayez de retenir votre respiration ou de n'aspirer que quelques goulées d'air, le moment vient où une force viscérale vous oblige à prendre une grande inspiration. Et vous respirez de nouveau normalement.

Par bonheur, cela se passe aussi comme ça dans l'âme/psyché. Elle prend les commandes et vous oblige à inspirer à fond. D'ailleurs au fond de nous-mêmes, nous savons que nous ne pouvons pas vivre ainsi. La force sauvage qui se trouve dans l'âme de la femme réclame l'accès à ce bon air.

"Deux femmes courant sur la plage" (la course) Picasso.

8 commentaires:

  1. A propos des "Deux femmes courant sur la plage" :
    http://motsaiques2.blogspot.be/2012/06/p-154-andre-villeboeuf-honnit-picasso.html

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    1. Merci JEA, je relis votre post avec plaisir ; je me souvenais de sa conclusion, si simple et sans appel possible.

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  2. Picasso savait parler aux femmes et les peindre. Ici il semble qu'une femme peigne soi-même avec lucidité leur condition.

    Il est quand même aberrant que la reproduction du tableau de Picasso soit tronquée sur la couverture du Livre de poche : ainsi on coupe les pieds de ces deux sportives sans plus d'égards (le maquettiste n'avait pas dû lire le livre qu'il était chargé d'illustrer).

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    1. Ce livre est comme un remède : il faut le lire à petites doses pour profiter pleinement et sereinement de ses richesses.

      Je suis entièrement d'accord avec vous sur ces reproductions de tableaux tronqués sur les couvertures de livres (avec ou sans mention "détail"), c'est pour cela que, souvent, je m'amuse à publier le tableau original à la fin du post (mais pas tout le temps).

      "Sportives" dîtes-vous ? Je crois que l'éditeur a voulu faire un parallèle avec la force (intérieure) décrite et souhaitée par la psychanalyste. Non ?

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  3. J'entendais "sportives" au sens du dynamisme du mouvement montré, et qui doit correspondre au texte de l'auteur (hormis la coupure de l'élan lui-même dans l'iconographie !).

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    1. Merci, je comprends mieux maintenant et suis tout à fait d'accord avec votre analyse.

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  4. J'ai lu ce livre il y a quelque temps (histoire de me rencarder sur les femmes). J'avais pris beaucoup de notes et je crois bien que c'est là que j'ai vu le mot 'chtonien' pour la première fois. Depuis, je l'utilise tout le temps.

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    1. Quelle jolie raison d'entreprendre la lecture de ce travail... C'est vraisemblablement un sujet qui vous tient à cœur (et c'est tant mieux pour vos lecteurs dont je suis).

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