"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

vendredi 14 septembre 2012

"Un soupçon légitime"
Stefan Zweig
Editions Grasset



Une présentation ici avec laquelle je suis entièrement d'accord : l'auteur prête ici à un animal, le chien Ponto, des sentiments quasiment humains, et les analyse de la même manière qu'avec un ou une héroïne plus classique.


4e de couverture

Un soupçon légitime est l'histoire d'un homme dont les passions vont causer le malheur de son entourage. John Limpley s'installe à la campagne avec son épouse et adopte un chien, Ponto. Adulé par son maître, l'animal se transforme en tyran... jusqu'au jour où il est délaissé, lorsque la jeune femme tombe enceinte. Le drame qui va suivre est d'autant plus tragique qu'il reste inexpliqué.

Dans cette nouvelle angoissante, inédite en français, on retrouve le style inimitable de Zweig et sa finesse dans l'analyse psychologique. Comme dans Lettre d'une inconnue ou Le joueur d'échecs, il dépeint avec virtuosité les conséquences funestes de l'obsession et de la démesure des sentiments.


Extrait

pp. 32-33 Peu à peu Pronto imagina même, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, tout un système pour lui faire savoir que, s'il avait la bonté de tolérer caresses et enthousiasme, il ne se sentait en aucun cas redevable de ces hommages quotidiens. Par principe, chaque fois que Limpley l'appelait, il le faisait attendre, et la dissimulation infernale de Ponto alla peu à peu si loin que, toute la journée, comme un chien de race normal, il chassait partout à la ronde, traquait les poules, se démenait dans l'eau, dévorait tout ce qui lui tombait sous la dent et s'adonnait à son plaisir favori : dans une course rapide mais silencieuse, dévaler sournoisement, aussi explosif qu'un pétard, la prairie qui descendait au canal, pour pousser dans l'eau d'un vilain et sauvage coup de tête les paniers de linge et les cuves disposés tout au long, puis, avec un hurlement de triomphe, danser autour des femmes et des jeunes filles désespérées, qui devaient retirer leur linge de l'eau pièce après pièce. Mais dès qu'arrivait l'heure où Limpley rentrait du bureau, ce comédien retors abandonnait son attitude allègre pour adopter celle, hautaine, d'un sultan. Allongé paresseusement, et sans le moindre signe de bienvenue, il attendait son maître, qui se jetait sur lui, en s'exclamant "Bonsoir, Ponto", avant même d'avoir embrassé sa femme ou enlevé son manteau. Ponto n'agitait même pas la queue pour lui rendre son salut.


4 commentaires:

  1. S'il avait été appelé "Pronto", ce chien aurait peut-être été plus obéissant ?

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  2. Encore du Zweig...
    Parfait !
    Cet anthropomorphisme -très tendance dorénavant- est tout de même dérangeant...

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    1. En effet : même si on sourit (jaune) des comparaisons du début (le chien prenant toute la place dans le canapé, le chien et ses crises de jalousie, le chien et ses rancœurs), la tension grimpe très vite dans cette nouvelle, en direction d'une fin que l'on sent dramatique (et à nouveau on s'interroge pour savoir si un animal est capable d'imaginer une vengeance de cette sorte. Mais le style de l'auteur ne laisse aucune ambiguïté.)

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