Alphonse de Lamartine
Le roman de Christiane Singer relate l'histoire du seul point de vue d'Héloïse, il est rédigé à la première personne ; l'héroïne, à la fin de sa vie, se souvient et ne juge ni accuse personne. Le roman écrit par Lamartine (que j'ai trouvé ici grâce à un commentaire de JEA) est rédigé par un narrateur, beaucoup plus sévère envers Abéliard (et donc probablement plus proche de la réalité) et inclut leurs échanges.
Extrait du livre de Lamartine :
Je vous ai fait du mal, et
pourtant, vous le savez, j’étais innocente !... Dites-moi seulement pourquoi, depuis que je me suis faite
captive dans le cloître par votre volonté, vous m’avez punie en me
négligeant, en m’oubliant, en me privant de votre présence et même de vos
lettres ?... Dites-le, si vous l’osez ! Ah ! je
le sais, moi, et le monde le soupçonne : c’est que votre amour n’était pas
aussi pur, aussi désintéressé que le mien ; dès que vous avez cessé de
désirer un bonheur profane, vous avez cessé d’aimer.
... Ah ! faites, je vous en
supplie, ce que je demande : c’est si peu, et si facile à vous ! Parlez-moi
au moins de loin par ces paroles qui me rendent l’illusion de votre présence.
J’avais cru tout mériter de vous, quand, si jeune, j’embrassais pour vous
complaire les austérités du cloître ; quelle récompense ai-je attendue de
Dieu, pour l’amour de qui j’ai bien moins fait ce que j’ai fait que pour
l’amour de vous ?... Quand vous avez marché
vers Dieu, j’ai suivi !... Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth,
qui regarda derrière elle, vous avez cru devoir me lier par l’habit et les
vœux monastiques, quand vous-même vous quittiez le siècle !... Ah ! que c’était bien mal me connaître !... J’en ai profondément gémi, j’en ai rougi ! M’en chasser,
moi ; moi, qui pour vous obéir n’aurais pas hésité alors à vous suivre jusque
dans les enfers ! car mon cœur n’était pas avec moi, mais avec vous...
Faites donc qu’il soit bien avec vous, je vous en
conjure, et il sera bien avec vous, si vous l’exaucez, si vous lui rendez
tendresse pour tendresse...
Jadis on pouvait douter de la
pureté des motifs qui m’attachent à vous ; mais la fin ne montre-t-elle pas
quelle fut la nature de mon amour dès le commencement ? Je me suis sevrée de
toute félicité mondaine, je ne me suis réservé des jouissances terrestres
qu’une seule, le droit de me regarder comme toujours à vous.
Ah ! par ce Dieu à qui vous vous
êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu’il vous
est permis, c’est-à-dire en m’écrivant quelques lettres de consolation, afin
que, fortifiée par cette lecture, je m’élève avec plus d’ardeur au service de
Dieu !... Lorsque autrefois vous aspiriez à
des délices profanes, vous me visitiez par de fréquentes épîtres qui
apprenaient le nom d’Héloïse à toutes les lèvres ; toutes les places, toutes
les maisons retentissaient de ce nom. Eh quoi ! pour m’élever aujourd’hui à
Dieu, ne pourriez-vous faire ce que vous faisiez jadis pour me solliciter à
des tendresses terrestres ? Ah ! pensez-y !... Je finis cette longue lettre par ce seul mot : Mon unique et mon tout,
adieu !
Abélard rompt enfin un silence de tant d’années, ému par
ces accents : Ô ma sœur, dit-il à son épouse,
vous qui me fûtes si chère dans le siècle, vous qui
m’êtes plus chère mille fois en Jésus-Christ, je vous envoie la prière que
vous me demandez avec tant d’instance. Offrez à Dieu avec vos compagnes un
holocauste d’invocation pour expier nos graves et innombrables fautes, pour
conjurer les périls qui m’enveloppent à toute heure du jour ! Puis il disserte
longuement mais froidement avec elle sur l’efficacité de la prière collective
des communautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l’atteignent,
il semble oublier les afflictions d’Héloïse pour ne penser qu’aux siennes,
comme si elle était assez heureuse de souffrir pour lui.
(...) A l’exception de ce retour involontaire d’amour après la
tombe, les lettres d’Abélard sont sèches de larmes, froides de cœur, dures
souvent de paroles. On sent l’homme plein de lui-même ; Héloïse n’est pleine
que de lui.

Quand l'amour meurtri doit se contenter du platonique, cela peut donner des échanges tendres ou sévères ou compliqués, il faut bien que l'esprit exulte ce que le corps ne peut plus faire...
RépondreSupprimerMerci de vos "éclairages" moi qui ne lis pas vraiment les "classiques" je vais découvrir ici des sentiers inusités de moi ...(je serais la "candide" de service ? )
Merci aussi pour les liens que vous me faites l'honneur d'indiquer !
Bienvenue sur ces pages Saravati, je suis très contente de vous lire ici aussi.
SupprimerL'esprit peut-être un sacré farceur, parfois...
Classiques ou moins ; mon plaisir est d'extraire le livre du rayonnage et de choisir de manière tout à fait subjective... ou alors de suivre une suggestion les yeux fermés (mais en ce moment, beaucoup moins de temps pour lire, je vais peut-être être obligée d'espacer mes publications).