"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)
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jeudi 24 juillet 2014

Mimmo Rotella, La malicieuse (détail)
L'écriture comme un couteau
Annie Ernaux
Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet
Folio
2/2


Deux autres critiques de ce livre de correspondances avec un journaliste, durant environ une année : la première , et l'autre ici.

Évidemment, j'ai eu très envie, moi aussi, de comparer Se perdre et Passion simple. Je vous dirai, enfin, dès que...


Extrait p. 38

De ces deux circonstances --- le délai de dix ans et l'existence d'un livre --- la seconde est principale, c'est elle qui motive la publication. Sans doute, le délai est important : c'est lui qui me permet de jeter sur le journal un regard objectif, froid, de considérer le « je » comme un autre, une autre, et, surtout, de voir au-delà du contexte de ce temps là, au-delà des sentiments exprimés, de voir, sentir devrais-je dire, l'écriture, la vérité produite par l'écriture.  Mais la publication du journal me permet de faire « jouer » le premier texte, de lui donner un autre éclairage, au risque de déstabiliser le lecteur qui se trouve devant ces deux "versions" de la passion, par exemple avec Se perdre et Passion simple. Une version longue, écrite au jour le jour, dans l'opacité du présent, l'autre, brève, épurée, tournée vers la description de la réalité de la passion. A chaque fois, le texte du journal (« Je ne suis pas sortie de ma nuit » comme Se perdre) est plus violent, cru, que l'autre texte et, à cause de cela, il me semble que je n'ai pas le droit de le cacher, il faut, comme disait Rousseau, « fournir toutes les pièces »... Démystifier aussi la clôture de l’œuvre.

jeudi 17 juillet 2014

L'écriture comme un couteau
Annie Ernaux
Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet
Folio
1/2


Pour lire une version intégrale d'un entretien paru dans « le Nouvel Observateur » du 8 décembre 2011, c'est ici.

Pour trouver une analyse fine de « l'écriture plate » d'Annie Ernaux, cliquer ici.

Extrait p. 98

C'est un fait, d'abord insidieusement, à la publication de La place, puis ouvertement à la parution de Passion simple, des critiques en majorité parisiens et masculins, occupant des positions de pouvoir dans les médias, se sont déchaînés contre ce que j'écris. Contre le contenu et contre l'écriture. Ce qu'on me reproche, c'est une double obscénité, sociale et sexuelle. Sociale, parce que, dans des livres comme La place, Une femme, La honte, mais aussi Journal du dehors, je fais de l'inégalité des conditions, des cultures, la matière du texte, en évitant le populisme, qui serait tellement rassurant, acceptable... Sexuelle, parce que dans Passion simple, qui a mis le feu aux poudres, j'ai décrit tranquillement et précisément la passion d'une femme mûre --- vécue sur le mode adolescent et celui de la « romance », mais aussi très physique --- sans les marques affectives, la déploration, sans cette « romance » qu'on attend dans les écrits des femmes. De plus, une transgression des genres : il s'agit d'un récit autobiographique, mais portant sur un moment très court, rédigé de façon clinique.

mercredi 30 octobre 2013

"Nue"
J.-P. Toussaint
Les éditions de Minuit


Impossible pour moi de manquer la sortie de ce quatrième roman de la facétieuse histoire de Marie et son compagnon, narrateur sous la plume de Jean-Philippe Toussaint. Je n'avais, en revanche, pas réalisé que la publication de cette tétralogie s'étalait déjà sur dix ans...

Une élégante présentation du roman sur le site de Telerama (ici), avec une allusion aux Fragments d'un discours amoureux de Barthes.

Puis un extrait de la quatrième de couverture, publiée sur le site de l'éditeur (sur lequel on trouvera également une courte vidéo d'une interview de l'auteur) :
Nue est le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque MARIE MADELEINE MARGUERITE DE MONTALTE, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur : Faire l’amour, hiver (2002) ; Fuir, été (2005) ; La Vérité sur Marie, printemps-été (2009) ; Nue, automne-hiver (2013).

Un extrait choisi, pp. 58--59 :

Accroupi sur le toit, penché sur le hublot, j'essayais de reconnaître Marie dans cette foule lointaine qui évoluait en dessous de moi. Le bruit des conversations me parvenait étouffé par l'épaisseur du vitrage, et je m'interrogeais sur la nature de la réalité que j'avais sous les yeux. Je ne savais quelle valeur accorder à ce réel ankylosé qui m'apparaissait comme à travers un voile cotonneux, cette réalité ouatée qui avait quelque chose d'une projection en trois dimensions d'une scène issue d'un passé aboli, comme une de ces scènes engourdies qui aurait été engendrée par la machine de Morel dans la nouvelle de Bioy Casares, un monde proche et inatteignable, sur lequel je n'avais aucune prise, avec lequel je ne pouvais pas interagir, les personnages semblant évoluer non pas dans le présent mais dans un passé déjà révolu, dans des sortes de limbes --- avant la naissance, après la mort. J'avais déjà éprouvé ce sentiment d'écartèlement pendant un rêve, ou une lecture, de me trouver à la fois ici physiquement, et là-bas en pensées, dans le souvenir ou la réactivation du passé, et parfois même dans un ailleurs imaginaire, non pas vécu et reconstitué, mais simplement inventé, dans un monde idéal, façonné à ma main, peuplé de chimères et parsemé de paysages mentaux éclairés par mes soins. (...)


Petites remarques personnelles :

Bien que replongée dans cet univers particulier dès la première ligne du roman grâce au style incisif de l'auteur et à la persistance des personnages dans ma mémoire, j'ai un peu moins apprécié le défilement de cette histoire : j'attendais un événement marquant concernant le rapport entre les deux protagonistes, d'autant que cet ouvrage est le dernier de la tétralogie. Alors j'ai lu patiemment... et finalement ai trouvé les dernières pages inattendues, tout aussi rebondissantes que les précédents tomes.

Pour plus d'information sur L'Invention de Morel, de Bioy Casares, que je ne connaissais pas, je conseille de se reporter ici...

dimanche 7 avril 2013

Black city parade (ici)
Journal amoureux
Dominique Rolin
Gallimard


Extrait pp. 20--21

Vagabonder tard dans la nuit à côté d'un homme dont on ignorait l'existence deux mois plus tôt a l'étrangeté d'un voyage intérieur. Voilà : la ville est un corps et une âme à visiter, à explorer, et cela fait peur. Apprendre le corps et l'âme du jeune Jim au long des boulevards, des avenues, des places, en m'arrêtant ici ou là, quelle aventure, même s'il m'a dit tout haut et très nettement qu'il m'aime. Je le suis partout malgré mes stupeurs et mes inquiétudes, et tous les quartiers inconnus que nous traversons se transforment à mesure en porteurs de joie, pour le moment c'est cela seul qui compte. Être aimée, aimée vraiment comme je l'étais à l'époque de Martin, on verra ça plus tard. Les enjambées de Jim sont d'une fermeté, d'une envergure et j'oserai même dire d'une intelligence qui m'épatent. Je trotte. Il galope. Il est né meneur de jeu, les jeux de l'amour et du hasard. Il est né pour la synthèse, tout est là. Il dit aussi : « Je n'aime pas les sentiments que j'inspire. »


vendredi 5 avril 2013

Sous la vague au large de Kanagawa,
gravée vers 1831-34 (ici)
Love Hotel
Christine Montalbetti
Éditions POL


Je ne lirai probablement pas ce livre, mais j'ai aimé la manière dont Denis Podalydès l'a présenté. Et également l'image qui s'est faite dans mon esprit au moment de cette découverte. Et pour plus d'illustrations d'Hokusaï, je conseille cette série de posts chez Tania.


jeudi 4 avril 2013

Journal amoureux
Dominique Rollin
Gallimard


Je vous invite à consulter cette page, mi-biographique, mi-bibliographique sur ce couple célèbre. Vous y retrouverez, à la fin, l'extrait que j'avais choisi de publier ci-dessous en préambule de ce roman que je viens tout juste de commencer et qui me plaît déjà beaucoup, beaucoup...

La citation ci-contre, présente sur la 4e de couverture :
« Écrire, c'est aimer.
Écrire, c'est être aimé. »


Extrait p. 13--14

Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m'a écrit : notre rencontre l'a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu'il n'aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? Plaire est le tout premier mot codé d'une certaine clé d'ouverture : rien n'est possible sans elle. Premier rendez-vous fixé la semaine suivante dans un vieux café célèbre de Saint-Germain-des-Prés, proche du petit hôtel où j'ai mes habitudes. Heure creuse d'après-midi (« heure creuse », inexplicable merveille du langage) ; première stupeur de nous trouver face à face dans la grande salle vide et miroitante ; premier déclic mental : ce jeune homme dont je ne sais presque rien est un génie de la rapidité, ce que confirme le contenu ailé de son livre. Il lui suffit de trois minutes pour balayer l'immédiat, pour précéder les sauts de sa pensée, et peut-être aussi la mienne. Où s'est caché le monde ? On s'en fout, il n'y a plus de monde, simple constat d'une fausse réalité rieuse, fiable. Nous n'avons rien de spécial à dire, tout est à faire. Pour donner le change et sur un ton d'impatience amusée il m'offre deux ou trois morceaux choisis de sa ville d'enfance, un fleuve, l'océan, des vignes, ah oui, d'immenses champs de vignes, une île de vacances aussi, et je lui renvoie aussitôt un peu de mes anciens « moi ». Notre double récit ressemble aux rushes d'un film que nous chercherons, qui le sait, à monter par la suite. Et voilà que Jim le jeune consulte sa montre, se lève d'un coup, il doit se dépêcher, un autre rendez-vous l'attend chez son éditeur, il aime la ponctualité, vite il me raccompagne jusqu'au carrefour voisin. Alors il descend la marche du trottoir pour que nos visages se trouvent au même niveau, proches à se toucher, sans se toucher pourtant, il me scrute simplement avant d'articuler vite, vite mais avec précision :
— Vous savez, je suis quelqu'un de très bien.
Phrase d'une prétention inouïe ? Nullement. Ce jeune écrivain ne cherche rien de plus qu'à m'enseigner le goût de l'instantané, le temps est une valeur à massacrer sans cesse.

mercredi 27 mars 2013

« Le monde d'hier -- Souvenirs d'un Européen » 
Stefan Zweig
Extrait p. 187  


« Quelqu'un qui aime tant Rodin, dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain, je serai à son atelier. Si cela te convient, je t'emmène. »

Si cela me convenait ! De joie, je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de dire de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l'une d'entre elles. Mon embarras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m'invita même à déjeuner. J'avais reçu ma première leçon : c'est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables.

la seconde fut qu'ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la gloire remplissait le monde, dont les œuvres étaient présentes trait pour trait  à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance : une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage : à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m'étaient familiers depuis des années.

Après le repas, nous passâmes à son atelier. C'était une salle immense qui réunissait les répliques de ses œuvres les plus importantes ; mais parmi elles se dressaient ou gisaient des centaines de précieuses petites études --- une main, un bras, une crinière de cheval, une oreille de femme, la plupart en plâtre seulement. Aujourd'hui encore, j'ai très présentes à la mémoire plusieurs de ces esquisses modelées par lui à titre de simple exercice, et je pourrais parler pendant des heures de cette heure unique que je passai là.


Rodin à Meudon
Hauts-de-Seine Magazine
Janvier-février 2013





lundi 18 mars 2013

Manipulateurs


Suite à une demande récente de Cédric, je me donne l'occasion de faire un joli (?) puzzle d'avec d'autres couvertures que celles de Stefan Zweig. En effet, le thème qui vient est un autre des sujets récurrents de ce blog. Alors, évidemment, j'aurais aimé tourner la page, arrêter d'en parler, de partager autour de ce sujet. Mais en fait, c'est l'inverse qui m'apparaît le plus utile : plus on en parlera, plus on aura de chance de toucher et protéger d'éventuelles victimes. Et puis, actualité oblige (je suggère d'aller voir le post de Zoé) je ne peux pas ne pas écouter la petite voix en moi qui me dit le de faire exactement maintenant.

L'autre objet de ce post est de remercier publiquement tous mes lecteurs et amis qui m'ont aidée, directement ou non ; ils sont nombreux, à des degrés divers, consciemment ou non de l'avoir fait... Je ne l'avais encore jamais dit comme cela, à tout le monde en même temps. Je n'oublie pas tout ce que nos échanges m'ont appris.


***


Ma petite bibliographie personnelle (cliquer sur chaque couverture permet d'ouvrir le post concerné).






jeudi 14 mars 2013

Quelques autres vues ici.
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig  
Éditions Belfond   
(5e extrait)


p. 152 (...) Cette affection ou cet intérêt singuliers pour des êtres compromis m'ont d'ailleurs accompagné ma vie durant ; même dans les années où il aurait convenu de devenir plus exigeant dans le choix de mes relations, mes amis m'ont souvent blâmé de fréquenter des gens amoraux, peu sûrs et véritablement compromettants. Peut-être était-ce justement ce monde « solide », sage et rangé, d'où je venais, et le fait  que je me sentais moi-même affecté jusqu'à un certain point du complexe de la « sécurité » qui me faisaient paraître attachants tous ceux qui se montraient prodigues et presque dédaigneux de leur vie, de leur temps, de leur argent, de leur santé, de leur bonne réputation, ces passionnés, ces monomanes de la pure et simple existence sans but. Peut-être remarque-t-on dans mes romans et mes nouvelles cette prédilection pour toutes les natures intenses et effrénées. A cela s'ajoutait la séduction de l'exotique, de l'étranger ; presque chacun d'entre eux apportait à ma curiosité avide un présent d'un monde ignoré.

mardi 12 mars 2013

La nouvelle ère d'un écrivain
20 minutes
Vendredi 1er mars 2013





***

Ma petite bibliographie personnelle (cliquer sur chaque couverture permet d'ouvrir le post concerné).





















lundi 11 mars 2013

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond 

(4e extrait)


p. 129--130 (...) Chaque fois qu'une de mes poésies était acceptée par un journal, le sentiment de ma propre valeur, qui de nature, était assez chancelant, en recevait une nouvelle vigueur. Devrais-je dès maintenant prendre mon élan pour le bond décisif et tenter la publication d'un volume entier ? Les encouragements de mes camarades, qui croyaient plus en moi que je n'y croyais moi-même, me décidèrent. J’envoyai assez audacieusement mon manuscrit à la maison d'édition alors la plus représentative de la poésie lyrique en Allemagne, à Schuster et Löffler, les éditeurs de Liliencron, de Dehmel, de Bierbaum, de Mombert,  de toute cette génération qui, conjointement à Rilke et Hofmannsthal, avait créé le nouveau lyrisme allemand. Et --- prodige et présage ! --- bientôt se succédèrent ces instants de bonheur inoubliables qui ne se renouvellent plus dans la vie d'un écrivain, même après les plus grands succès : vint une lettre au monogramme des éditeurs que l'on serra impatiemment entre ses doigts sans avoir le courage de l'ouvrir. Vint cette seconde précieuse où on lut, en retenant son souffle, que les éditeurs s'étaient décidés à publier le livre et s'assuraient même un droit de priorité pour les suivants. Vint le paquet des premières épreuves que l'on dénoua avec une excitation sans bornes afin de voir les caractères, la composition, l'aspect embryonnaire du livre, et ensuite, après quelques semaines, le livre lui-même, les premiers exemplaires que l'on ne se lassa pas d'examiner, de palper, de comparer une fois, une fois encore, une fois de plus. Puis ce fut le pèlerinage puéril aux devantures des libraires pour examiner s'il y avait déjà des exemplaires exposés, s'ils paradaient au beau milieu de la vitrine ou se dissimulaient modestement sur les bords. Puis ce fut l'attente des lettres, des premières critiques, de la première réponse venue de l'inconnu, venue de l'imprévisible --- toutes ces tensions, ces agitations, ces exaltations qui me font envier secrètement les jeunes gens qui se lancent dans le monde de leur premier ouvrage.

dimanche 10 mars 2013

Une histoire des constellations (ici).
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen  
Stefan Zweig  
Éditions Belfond 
(3e extrait)


p. 21--22 (...) Nous qui avons appris dans le siècle nouveau à ne plus nous laisser étonner par aucune explosion de la bestialité collective, nous qui attendons de chaque jour qui se lève, des infamies pires encore que celles de la veille, nous sommes nettement plus sceptiques quant à la possibilité d'une éducation morale des hommes. Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu'une mince couche que peuvent crever à chaque instant les forces destructrices du monde souterrain, nous avons dû nous habituer peu à peu à vivre sans terre ferme sous nos pieds, sans droit, sans liberté, sans sécurité. Depuis longtemps nous avons renoncé, pour notre existence, à la religion de nos pères, à leur foi en une élévation rapide et continue de l'humanité ; à nous qui avons été cruellement instruits, cet optimisme prématuré semble assez dérisoire en regard de la catastrophe qui, d'un seul coup, nous a rejetés en deçà de mille années d'efforts humains. Mais ce n'était qu'une folie, une merveilleuse et noble folie que servaient nos pères, plus humaine et plus féconde que les mots d'ordre d'aujourd'hui. Et, chose étrange, malgré toutes mes expériences et toutes mes déceptions, quelque chose en moi ne peut s'en détacher complètement. Ce qu'un homme, durant son enfance, a pris dans son sang de l'air du temps, ne saurait plus en être éliminé. Malgré tout ce qui chaque jour me hurle aux oreilles, malgré tout ce que moi-même et d'innombrables compagnons d'infortune avons souffert d'humiliations et d'épreuves, il ne m'est pas possible de renier tout à fait la foi de ma jeunesse en un nouveau redressement , malgré tout, malgré tout. Même de l'abîme de terreur où nous allons aujourd'hui à tâtons, à demi aveugles, l'âme bouleversée et brisée, je ne cesse de relever les yeux vers ces anciennes constellations qui resplendissaient sur ma jeunesse et me console avec la confiance héritée de mes pères qu'un jour cette rechute ne paraîtra qu'un intervalle dans le rythme éternel d'une irrésistible progression.

samedi 9 mars 2013

Couple à bicyclette (ici)
Maurice Louis Henri NEUMONT

© Photo RMN-Grand Palais - J.-G. Berizzi
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond 
(2e extrait)



p. 101--102 (...) Tout cela paraît aujourd'hui, quarante ans après, pur conte de fées ou caricature humoristique ; mais cette crainte de tout ce qui est corporel et naturel avait pénétré des classes les plus élevées jusqu'au plus profond de tout le peuple, avec la véhémence d'une véritable névrose. Car peut-on encore se représenter aujourd'hui que vers la fin du siècle passé, quand les premières femmes se risquèrent à bicyclette, ou à monter à cheval sur une selle d'homme, les paysans jetèrent des pierres à ces effrontées ? Qu'en un temps où j'allais encore à l'école les journaux de Vienne remplissaient des colonnes de discussions sur la nouveauté abominablement immorale qui voulait que les ballerines de l'Opéra dansassent sans bas de tricot ? Que ce fut une sensation sans égale, quand Isadora Duncan, dans ses danses pourtant parfaitement classiques, montra pour la première fois sous sa tunique, laquelle heureusement descendait bas, les plantes nues de ses pieds au lieu des traditionnels chaussons de soie ? Et maintenant, qu'on se représentent des jeunes gens qui grandissaient à une pareille époque, les yeux bien ouverts, et combien risibles devaient leur paraître ces craintes pour la décence perpétuellement menacée, dès qu'ils avaient une fois reconnu que le léger manteau des mœurs sous lequel on voulait envelopper de mystère toutes ces choses était usé jusqu'à la corde, plein de déchirures et de trous.

samedi 2 mars 2013

Par l'odeur alléché
Libération
Mardi 19 février 2013


Suite à la parution de l'ouvrage « Le parfum et l'amour », je propose un débat sur les parfums, ou plus exactement, sur le nom de vos parfums préférés. Avez-vous du nez ?
Mais, auparavant, je suggère la lecture essentielle de l'article suivant (soit complet sous forme électronique, publié ici ou d'uniquement un extrait ci-dessous). Je préfère la version papier et sa jolie photo fleurie. Mais c'est un sujet glissant...
Et puis j'insère également un lien très parlant vers le site de  Madame Figaro.

Concrètement, mon tiercé gagnant ne correspond absolument pas à l'article : rien à voir avec ces noms évocateurs, mes notes de tête sont nettement plus sages...
  1. J'adore
  2. Paris
  3. Samsara
Je n'ai pas encore lu l'ouvrage, mais vous tiendrais probablement informés, si... et puis ce thème me plaît beaucoup.


Et comme un cadeau n'arrive jamais seul...


jeudi 28 février 2013

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond


En cherchant des avis de lecteurs sur le Web, je suis tombée (hum... via Google...) sur un article dont je vous suggère la lecture : « Stefan Zweig, un intellectuel juif devant l’idée d’Europe » par Raïssa Mézières, du 2 septembre 2000.


Extrait de la préface par Stefan Zweig lui-même :

Je suis conscient des conditions défavorables, mais très caractéristiques de notre époque, dans lesquelles j'entreprends de donner forme à mes souvenirs. Je les rédige en pleine guerre, je les rédige à l'étranger sans la moindre pièce d'archives qui puisse secourir ma mémoire. Je ne dispose dans ma chambre d'hôtel ni d'un exemplaire de mes livres, ni d'une note, ni d'une lettre d'ami. Nulle part je ne puis me procurer de renseignements, car dans le monde entier les relations postales de pays à pays sont rompues ou entravées par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu'il y a des centaines d'années, alors qu'on avait inventé ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni l'avion, ni la poste. De tout mon passé, je n'ai donc rien d'autre par-devers moi que ce que je porte sous mon front. En cet instant, tout le reste est pour moi inaccessible. Mais notre génération a appris à fond l'excellent art de faire son deuil de ce qu'on a perdu, et peut-être ce défaut de documents et de détails tournera-t-il au profit de mon ouvrage. Car je considère que si notre mémoire retient tel élément et laisse tel autre lui échapper, ce n'est pas par hasard : je la tiens pour une puissance qui ordonne sa matière en connaissance de cause et la trie avec sagesse. Tout ce qu'on oublie de sa propre vie, un secret instinct l'avait en fait depuis longtemps déjà condamné à l'oubli. Seul ce que je veux moi-même conserver a quelque droit d'être conservé pour autrui. Parlez donc et choisissez, ô mes souvenirs, vous et non moi, et rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu'elle ne sombre dans les ténèbres.


jeudi 14 février 2013

Sur le blog : Exil intérieur.
Madame Beate et son fils  
Arthur Schnitzler  
Éditions Stock


Extrait p. 67. Si aujourd'hui elle était capable de plaisanter et de rire avec les esprits gais et si elle portait des couleurs claires comme jadis, un homme d'expérience ne pouvait, à coup sûr, découvrir là que le modeste tribut dû à la loi universelle de la vie déroulant son cours, et de la vie en société. Mais éprouver encore véritablement du bonheur ou de la joie, appartenir de nouveau à un homme, aujourd'hui aussi, elle ne pouvait pas penser sans répulsion et même sans horreur à une telle éventualité. Et cette horreur --- elle le savait pour avoir passé dans l'insomnie maintes nuits solitaires --- ne faisait que la pénétrer plus profondément lorsque les mouvements incertains du désir frémissaient et couraient sans but à travers son sang ; de nouveau elle regarda légèrement le banquier qui, maintenant, marchait sans rien dire à son côté mais, presque effrayée, elle sentit sur ses propres lèvres un sourire qui était venu du fond de son âme sans qu'elle l'eût appelé et qui, infailliblement et presque sans pudeur, signifiait plus clairement que toute parole :
--- Je sais que tu me désires et je m'en réjouis.
Elle vit dans les yeux du banquier, une flamme, et comme une interrogation brûlante mais, aussitôt après, un air de résignation et de tristesse.

lundi 11 février 2013

Orage en mer (ici)
Madame Beate et son fils  
Arthur Schnitzler  
Éditions Stock


Extrait p. 43. Au bout de quelques minutes le match fut terminé. Les deux couples, la raquette à la main, vinrent au-devant l'un de l'autre contre le filet et ils restèrent là à parler ; les mines, tout à l'heure tendues par l'excitation du jeu, étaient à présent comme imprégnées d'un sourire vide :  et les regards qui, un instant plus tôt, guettaient encore le vol des balles, plongeaient maintenant leurs caresse l'un dans l'autre. Beate ressentit une impression étrange et presque douloureuse devant ce changement d'une atmosphère qui, auparavant si sereine, commençait à se charger de vapeurs et d’éclairs orageux, et elle songea :
--- Comment ce soir là finirait-il si, tout à coup, par suite de quelque miracle, tous les commandements de la morale disparaissaient de ce monde et si ces jeunes gens pouvaient suivre sans aucun obstacle leurs instincts secrets, dont peut-être ils n'avaient pas eux-mêmes, à l'heure actuelle, le pressentiment ?

dimanche 10 février 2013

Madame Beate et son fils
Arthur Schnitzler
Éditions Stock


Quatrième de couverture : 

Veuve depuis cinq ans, Béate Heinold ne vit plus que pour son fils Hugo, dont elle a toujours voulu être non seulement la mère, mais aussi l'amie, la confidente. Or Hugo, qui traverse sa première crise sentimentale --- il a dix-sept ans --- est brusquement devenu un étranger, silencieux et fermé. Intimidée et perplexe devant cet être nouveau pour elle, Béate trouvera-t-elle apaisement et réconfort dans la brève aventure qui par ailleurs s'offre à elle ?

Il n'y a pas d'amour heureux chez Arthur Schnitzler. Pour l'étude des complications du cœur, il avait en quelque sort « inventé » la psychologie des profondeurs avant Freud --- et l'on sait la considération qu'avait pour lui le père de la psychanalyse. Ce sont les sentiments trop péniblement refoulés, les désirs obscurs, les passions jamais pures --- même quand il s'agit de l'amour de Frau Béate pour son fils --- qu'il explore à petits coups de scalpel. Et la raison, le sexe, l'amour, seule, peut-être, la mort peut les faire se rejoindre...

lundi 28 janvier 2013

Les arbres du songe, Davood Emdadian (ici)
(impossible de retrouver l'illustration de la couverture)
Aloïs ou la nuit devant nous
Louise L. Lambrichs


Extrait p. 68--69. Misère. Pourquoi cet homme vient-il systématiquement toucher en moi les points les plus sensibles ? Y aurait-il en chacun de nous une carte de la douleur comme les précieuses avaient imaginé une carte du Tendre ? un dédale intérieur semé de calvaires et d'impasses, un tracé des chemins de souffrance ? Ce n'est pas de cela pourtant que je voudrais parler maintenant, ce que j'aimerais lui faire partager n'est pas de la souffrance mais du plaisir, ce plaisir précis qu'évoquait Héloïse jusque dans les pires moments et que je comprenais si bien, cette infinie douceur de se sentir avec un autre en pleine harmonie, partageant les mêmes vues les mêmes goûts, cette volupté tendre et ravageuse, à la fois excitante et vertigineuse qui fait qu'on tremble de se perdre et qu'à se trouver, unis et pourtant différents, on se sent défaillir. Car c'est ce plaisir là que j'avais entendu dans ses paroles et dont elle m'avait peu à peu contaminé, ce plaisir dont, Louise perdue, Aloïs était devenu pour moi l'objet ou le prétexte, je ne sais trop, mais que j'avais reconnu comme une expérience intime, tissant ma chair depuis toujours.

dimanche 27 janvier 2013

Aloïs ou la nuit devant nous
Louise L. Lambrichs
Éditions de l'Olivier


Début du roman :

Je n'ai pas connu Aloïs Bergen, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant, depuis cinq ans, cet homme est entré dans ma vie et l'habite encore de si étrange façon qu'il n'est pas une jour, pas une nuit où je ne m'entretienne avec lui.
Il me suffit d'un moment de calme, que je m'asseye ou m'allonge et ferme les yeux, pour percevoir son approche. L'espace dans un premier temps se vide de tout bruit, je n'entends plus que les battements de mon cœur, puis c'est en moi comme un silence de mort, qui me paralyse. L'émotion que j'éprouve alors est toujours la même : après la peur qui me glace jusqu'au sang s'écoule un temps variable que je ne mesure pas, puis cette sensation de vide lentement bascule et je sais qu'il arrive, je le sens à cette chaleur qui me revient tandis que  me pénètre une paix délicieuse.
Pour le bonheur de cet instant là, pour qu'il se répète indéfiniment, j'ai parfois l'impression que je donnerais ma vie.
Cette paix malheureusement ne dure pas. Assez rapidement elle se mue en attente inquiète, comme si j'espérais quelque chose que je ne puis définir. Comme si j'attendais --- je sais qu'il est étrange de parler ainsi, mais c'est pourtant la seule idée qui me vienne et me paraisse avoir un sens --- comme si j'attendais qu'il me dise qui je suis.
Mais Aloïs se tait. Depuis toujours. Il se contente d'habiter mon espace et de sourire, comme si toute parole entre nous était inutile, comme si de l'autre, chacun de nous savait tout. Or je sais bien, moi, que je ne sais rien de lui, en tout cas pas l'essentiel, et qu'il en sait encore moins que moi ; aussi dès qu'il est présent n'ai-je plus qu'un désir : lui parler. Tout lui dire. Moins pour me dévoiler que pour l'atteindre et tenter de comprendre pourquoi, bien que tout soit fini, il continue de me hanter.
Tant que je parle il demeure silencieux, attentif, et dès que je m'interromps il s'en retourne comme il est venu.
Chaque fois son départ est plus douloureux. Combien de temps vais-je encore supporter cette présence qui me vole ma vie et m'absente à moi-même ?


Extrait de la quatrième de couverture :

Hommage à « l'inquiétante étrangeté » chère à Freud et à l'univers du Romantisme allemand, Aloïs s'aventure à la lisière du rêve, aux frontières du réel et de l'imaginaire, dans cet espace que les romans de Louise L. Lambrichs ne cessent d'explorer.