"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

dimanche 27 janvier 2013

Aloïs ou la nuit devant nous
Louise L. Lambrichs
Éditions de l'Olivier


Début du roman :

Je n'ai pas connu Aloïs Bergen, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant, depuis cinq ans, cet homme est entré dans ma vie et l'habite encore de si étrange façon qu'il n'est pas une jour, pas une nuit où je ne m'entretienne avec lui.
Il me suffit d'un moment de calme, que je m'asseye ou m'allonge et ferme les yeux, pour percevoir son approche. L'espace dans un premier temps se vide de tout bruit, je n'entends plus que les battements de mon cœur, puis c'est en moi comme un silence de mort, qui me paralyse. L'émotion que j'éprouve alors est toujours la même : après la peur qui me glace jusqu'au sang s'écoule un temps variable que je ne mesure pas, puis cette sensation de vide lentement bascule et je sais qu'il arrive, je le sens à cette chaleur qui me revient tandis que  me pénètre une paix délicieuse.
Pour le bonheur de cet instant là, pour qu'il se répète indéfiniment, j'ai parfois l'impression que je donnerais ma vie.
Cette paix malheureusement ne dure pas. Assez rapidement elle se mue en attente inquiète, comme si j'espérais quelque chose que je ne puis définir. Comme si j'attendais --- je sais qu'il est étrange de parler ainsi, mais c'est pourtant la seule idée qui me vienne et me paraisse avoir un sens --- comme si j'attendais qu'il me dise qui je suis.
Mais Aloïs se tait. Depuis toujours. Il se contente d'habiter mon espace et de sourire, comme si toute parole entre nous était inutile, comme si de l'autre, chacun de nous savait tout. Or je sais bien, moi, que je ne sais rien de lui, en tout cas pas l'essentiel, et qu'il en sait encore moins que moi ; aussi dès qu'il est présent n'ai-je plus qu'un désir : lui parler. Tout lui dire. Moins pour me dévoiler que pour l'atteindre et tenter de comprendre pourquoi, bien que tout soit fini, il continue de me hanter.
Tant que je parle il demeure silencieux, attentif, et dès que je m'interromps il s'en retourne comme il est venu.
Chaque fois son départ est plus douloureux. Combien de temps vais-je encore supporter cette présence qui me vole ma vie et m'absente à moi-même ?


Extrait de la quatrième de couverture :

Hommage à « l'inquiétante étrangeté » chère à Freud et à l'univers du Romantisme allemand, Aloïs s'aventure à la lisière du rêve, aux frontières du réel et de l'imaginaire, dans cet espace que les romans de Louise L. Lambrichs ne cessent d'explorer.

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