"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

vendredi 31 août 2012

"La place"
Annie Ernaux
Folio plus


Une présentation de l'ouvrage ici.

Une interview très intéressante de l'auteure sur son refus d'écrire un roman classique ainsi que sur l'ascension sociale : émission "Apostrophes", du 06/04/1984, durée 10min41s : ici.


Un extrait, ci-dessous :

p. 41 Mais désirer pour désirer, car ne pas savoir au fond ce qui est beau, ce qu'il faudrait aimer. Mon père s'en  est toujours remis aux conseils du peintre, du menuisier, pour les couleurs et les formes, ce qui se fait. Ignorer jusqu'à l'idée qu'on puisse s'entourer d'objets choisis un par un. Dans leur chambre, aucune décoration, juste des photos encadrées, des napperons fabriqués pour les fêtes des mères, et sur la cheminée, un grand buste d'enfant en céramique, que le marchand de meubles avait joint en prime pour l'achat d'un cosy-corner.



jeudi 30 août 2012

"Clair de femme"
Roman Gary

J'ai trouvé deux blogs qui parlent remarquablement bien de ce roman : ici et . Les autres que j'ai parcourus ne me plaisaient pas vraiment.


p. 130--131 (...) Il y a une expression bien connue, faite pour plaire, parce qu'elle se veut sagesse : "Il faut faire la part du feu." Et bien non, et pour cause : la part du feu est celle qui ne s'éteint jamais, ne s'éteindra jamais. Vous avez vu dans la rue de très vieux couples inséparables qui se soutiennent en marchant ? C'est ça, la part du feu. Moins il reste de chacun, et plus il reste des deux...
(...) Je baissai les paupières, pour mieux garder. Je vivrai jusqu'au plus grand âge, pour te donner ma mémoire. J'aurai toujours patrie, terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Éclair de femme.


p. 138--139 (...) Après avoir été entièrement démoli, il arrive un moment où tout devient intact. Je vous chante là un hymne primitif et sauvage, car il n'y a pas d'autre façon d'avoir vécu. On dit de l'Illiade que ce n'est qu'une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples vieillissant dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoires. Peut-être ne sentez-vous pas combien j'ai aimé, j'aime une autre femme, et vous pouvez ainsi vous détourner de moi. Ou alors, dites : "Nous en avons assez, nous les femmes, d'être des mères qui rapportent." Eh ! Qui donc vous parle ici de ces errantes moitiés ? Je vous parle du couple, et dans un couple, personne ne sait qui est terre et qui est soleil. C'est une autre espèce, un autre sexe, un autre pays. Ou alors, entretenez-moi d'"indépendance", cette fameuse "indépendance" des séparatistes, ces lieux d'aisance "dames", "messieurs" où l'on s'isole pour se pencher amoureusement sur soi-même. L'homme "indépendant", la femme "indépendante", c'est un bruit qui vient d'ailleurs, des grandes solitudes glacées, là où il n'y a rien que des attelages de chiens, et il faut l'écouter avec respect : c'est l'honneur des démunis.


p. 140--141 (...) Oui, il y a un grand poète qui l'a admirablement exprimé, un grand poète qui n'a rien écrit, qui n'a pas parlé de l'amour et a su dire ainsi la part immense que tient dans notre vie son absence... je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un commencement de tout ce qui vous reste à faire.


p. 142 (...) Je voudrais qu'elle vienne ici à la même saison, quand cette tache mauve de bruyères sera de retour, et dans sa main, ta main se souviendra de la mienne. Il faudrait aussi quelques beaux poèmes, mais comment veux-tu, pour les poètes, parler d'amour, c'est manquer d'originalité, ce qui demande toujours des moyens immenses. L'amour, le couple, alors qu'on va explorer Mars et marcher sur la Lune, non mais sans blague, c'est du passéisme. Et pourtant, qui a donc déjà dit que tout ce qui est féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme ? Personne.

mercredi 29 août 2012

"Sur la route"
Jack Kerouac


En ce moment (jusqu'au 19/08), le Musée des Lettres et des Manuscrits de Paris expose le rouleau de papier de 36 m sur lequel le roman a été écrit. Plus d'infos ici.


Sélection d'extraits :


Préface de Michel Mohrt

Ils sont assez nombreux pour qu'on ait pu parler d'une renaissance littéraire à San Francisco, et c'est au jazz qu'ils ont pris le mot choisi pour nommer leur génération, le mot "beat".

Être "beat", c'est rejeter le passé et le futur, se rebeller contre toute autorité organisée, mépriser le "Square". Le "Square" (mot qui signifie à la fois carré et honnête) est celui qui vit enfoncé dans son ornière, qui croit témoigner par sa vie en faveur de toutes les valeurs décentes --- en un mot le Bourgeois, le Salaud. D'autres termes, eux aussi empruntés au jazz et à la danse, servent à exprimer un état d'esprit, une morale vague, une esthétique plus vague encore : le mot "cool" : frais, léger ; le mot "hip" : hanche ; le mot "swing" : balancement...

Le "Beatman" s'oppose au "Square" en ce qu'il s'est désolidarisé. Il a rejeté le mensonge social, il s'est enfui sur les routes d'Amérique, loin de l'Est industriel, les poèmes de Rimbaud dans une poche, dans l'autre ceux de Jean Genet, désespéré lucide, dur au coeur tendre, amer, pauvre, affamé --- "beat" enfin ! Et à travers le continent "gémissant et terrible", chanté par Whitman, par Mark Twain, par Thomas Wolfe, il a crié sa détresse, sa haine des poètes prébendés des Universités, nouveaux poètes de cour ; il a trompé sa faim en fumant de la marijuana, il s'est saoulé à mort le samedi soir dans une petite ville des Rocheuses, il a mordu la poussière, passé quelques mois peut-être dans une maison de correction où il s'est un peu converti, comme Oscar Wilde à la geôle de Reading, et un beau jour, dans une vieille bagnole volée avec des copains de rencontre, il est arrivé par la route de Sacramento jusqu'au point d'où l'on découvre San Francisco toute blanche au-dessus de la mer, et il s'est écrié comme les marins du Pequod apercevant Moby Dick : "Voilà, elle souffle !"

C'est cette chasse épique jusqu'aux fantastiques confins de l'Amérique, cette quête passionnée d'un "Achab en délire" et de son équipage d'"anges déchus", que conte Jack Kerouac dans Sur la route.

(...) L'écrivain qui a eu sur lui une influence déterminante, celui qu'il place au-dessus de tous, est Céline. Melville, Whitman, Henry Miller sont d'autres saints de sa paroisse. Et aussi Jean Genet et Dylan Thomas, le poète gallois mort d'alcoolisme à New-York, à trente-trois ans.
Les uns lui ont enseigné la révolte ; les autres lui ont donné le "la", le rythme et l'accent. Kerouac n'aime pas Hemingway qui écrit "avec une gomme effacée" ; ni Henry James, trop précieux ; ni les écrivains loués par la "nouvelle critique".

(...) La vitesse à bord des voitures volées, l'alcool, la marijuana, ces éléments suspects d'un nouveau romantisme que plusieurs films récents nous ont révélés : autant de manières de dire non à la société bourgeoise, autant de moyens pour sortir du "cauchemar démentiel" des villes. La route est pure. La route rattache l'homme des villes aux grandes forces de la nature : les arbres et les prés, la neige, la montagne et le fleuve, la mer. Sur la route, dans les restaurants qui la bordent, les postes à essence, les faubourgs des villes qu'elle traverse, les amitiés se nouent, et les amours de passage : "la route, c'est la vie".

(...) Il y a une autre monotonie, qu'il faut apprendre à aimer, si l'on veut comprendre l’œuvre de Kerouac : c'est celle du jazz, "hot" ou "cool". Il faut lire les pages de ce roman comme on écoute, des heures durant, dans une salle obscure, un orchestre de jazz. Il faut se laisser doucher par les accords du piano, déchirer le tympan par la trompette, mettre les nerfs à vif par le saxophone et la batterie, jusqu'au trépignement, jusqu'au délire. Ces pages, il me semble qu'il faudrait les lire à haute voix (c'est ainsi que l'auteur les a lues, dans les boîtes de Greenwich Village), en précipitant le rythme jusqu'à en perdre le souffle, jusqu'à ce que le "it" soit attrapé, et maintenu : récompense et extase, rémission, prière, exorcisme...

Essayons :

(...) Enfonçons-nous dans la nuit occidentale à la suite de ces mauvais garçons au cœur pur, "enfants de la nuit bop", tricheurs d'Amérique et aussi d'ailleurs, hurlant leur peine, et que "Personne n'écoute là-haut".

*** 

p. 22 A l'étage il y avait un stand où on faisait des photos pour vingt-cinq cents. (...) Moi, je pris un air naturel, et cela me donna la mine d'un Italien sur la trentaine prêt à tuer quiconque qui dirait du mal de ma mère.

p. 41 Le rapide de Rock Island passa en trombe. Nous vîmes les visages des voyageurs de pullman disparaître dans un brouillard. Le train hurlait à travers la plaine en direction de nos désirs. Il se mit à pleuvoir plus dru.

p. 34--35 Je m'éveillai quand le soleil se mit à rougeoyer ; et ce fut la seule fois de ma vie qu'aussi nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui j'étais --- j'étais loin de chez moi, obsédé et épuisé par le voyage, dans une chambre d'hôtel minable que je n'avais jamais vue, écoutant le chuintement de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries de l'hôtel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes sortes de bruits sinistres ; je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j'étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n'étais pas épouvanté ; j'étais simplement quelqu'un d'autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d'un spectre. J'étais à mi-chemin de la traversée de l'Amérique, sur la ligne de partage entre l'Est de ma jeunesse et l'Ouest de mon avenir, et c'est peut-être pourquoi cela m'est arrivé justement en cet endroit et à cet instant, par cet étrange après-midi rougeoyant.

p. 189-190 ... Nous devons reconnaître que tout est beau et qu'il n'y a aucune nécessité en ce monde de se faire du souci et, de fait, nous devrions nous rendre compte de ce que signifierait pour nous la COMPRÉHENSION de ceci, que nous n'avons RÉELLEMENT AUCUN soucis. N'ai-je pas raison ?

p. 191 Mais pourquoi penser à ça quand toute la beauté de ce monde s'offre à vous et que toutes sorte d'événements imprévus sont en attente, qui vous surprendront et qui, du seul fait qu'ils se produiront, vous rendront heureux de vivre.

mardi 28 août 2012

La vie secrète de Salvador Dali 
Gallimard


Encore d'autres extraits, de ce roman si spécial...


Partie III- Chapitre XIV

p. 429--430 (...) Ce livre s'achève. D'ordinaire les écrivains rédigent leurs Mémoires après avoir vécu, vers la fin de leur existence. A l'encontre de tout le monde, il m'a semblé plus intelligent d'écrire d'abord mes Mémoires, puis de les vivre. Vivre ! Pour cela, il faut savoir liquider la moitié de sa vie, afin de poursuivre l'autre moitié, enrichi par l'expérience. (...)

Peau neuve et terre neuve ! Terre de liberté si possible, celle d'Amérique de préférence parce qu'elle est jeune, vierge et sans l'ombre d'un drame. Ma vieille peau, on la retrouvera un peu partout, dispersée sur les routes du Nouveau Monde, dans les déserts de l'Arizona comme dans les plaines du Far West, sur les plages de Californie ou dans la ville de Pittsburg, au bord du lac Salé ou accrochée aux pics des Rocheuses, le long du garde-fou du pont "antédiluvien" de San Fransisco où dix mille vierges nues, les plus belles d'Amérique, m'accueillirent alignées sur mon passage comme deux rangées de tuyaux d'orgue en chair d'ange, aux sexes en forme de coquilles marines...

Ma métamorphose  est tradition, car la tradition est précisément changement et réinvention d'une autre peau. Il ne s'agit pas de chirurgie esthétique ou de mutilation, mais de renaissance. Je ne renonce à rien, je continue. Et je continue par le commencement, puisque j'avais commencé par la fin. Vieillirai-je enfin ? J'ai toujours débuté par la mort. Mort et résurrection, révolution et renaissance, tels sont les mythes daliniens de ma tradition. Mon idylle avec Gala faillit s'ouvrir dans la mort.A l'heure où j'écris ces pages, après sept ans de vie commune, je décide de terminer ce livre comme un roman ou un conte de fées, et d'épouser régulièrement Gala devant un prêtre de l’Église catholique.


Épilogue

p. 433-434 Nous sommes le 30 juillet 1941, date à laquelle j'ai promis à mon éditeur anglais d'écrire le mot fin au bas du manuscrit. Je suis tout nu et seul dans ma chambre de Hampton Manor, Virginie. En m'approchant du grand miroir, je puis contempler dans les yeux ce Salvador Dali que je suis seul à connaître dans l'intimité depuis trente six ans. Mes cheveux ont toujours ce beau noir d'ébène que j'aime tant. Je n'ai même pas un cor au pied. Mes bras, mes jambes, mon torse sont les mêmes que ceux de l'adolescent glorieux que j'ai été. A peine mon ventre a-t-il pris une légère courbe convexe qui ne me déplaît pas absolument. Je ne suis pas à la veille d'entreprendre un voyage en Chine, ni même de divorcer. Je ne pense pas non plus à me suicider ou à me jeter dans l'abîme, désespérément accroché au placenta mou et tiède d'un parachute de soie. Je n'ai envie de me battre en duel avec personne. Je ne désire plus que deux choses : aimer Gala ma femme, et savoir vieillir, cet art si délicat, si impossible à tant d'autres.

Et toi aussi, Europe que je chéris, j'espère que je te retrouverai prochainement, un peu vieillie par toutes ces épreuves. Enfant, j'ai su être méchant et grandir à l'ombre du mal. J'aime encore faire souffrir. Mais depuis quelque temps, je sais que je commence d'aimer la femme que j'ai épousée voici sept ans. Mieux, je commence de l'aimer selon les préceptes de l’Église catholique et romaine et je pourrais me dire comme Unamuno qui en donnait la définition : "Si ta femme a mal dans la jambe gauche, tu dois ressentir ce mal dans ta jambe gauche".

lundi 27 août 2012

"Les armoires vides"
Annie Ernaux


J'ai trouvé une présentation très détaillée ici. C'est un roman que je viens de terminer, sans arriver à pouvoir en choisir quelques extraits. C'est violent, dérangeant, intime ; il y a certains passages qui résonnent, d'autres non... Alors je me bornerai à citer deux avis de lecteurs. La seconde opinion ici (je ne suis pas d'accord avec la remarque concernant le style, mais j'adhère au reste de l'analyse).

Ce texte me fait penser à un autre de la même auteure "Une femme" que j'ai lu il y a quelques semaines, et devant lequel j'ai eu le même problème : impossible d'extraire des passages. Hors de leur contexte, ils perdraient leur force, où, à l'inverse, trop violents, ils induiraient un contre-sens sur les sentiments de l'auteure vis-à-vis de son histoire. Ses phrases sont très chargées émotionnellement, donc difficile à mon avis, de les présenter individuellement. Ou alors, c'est que je les considère comme trop dérangeantes ?
Un avis très éclairé ici sur cet ouvrage, mi-roman, mi-autofiction (d'après les commentaires qui suivent le post).

dimanche 26 août 2012

Textes et poèmes
Paul Eluard 
La renaissance du livre 
Illustrations de Gabriel Lefebvre





Une critique à laquelle j'adhère totalement ici. Un superbe blog ici.


De ce premier recueil illustré j'ai choisi un poème et son interprétation lui faisant face ci-dessous :



"Derniers poèmes d'amour"
Paul Eluard
Éditions Seghers
Mais mon préféré demeure celui-ci : 

Air vif

J'ai regardé devant moi
Dans la foule je t'ai vue
Parmi les blés je t'ai vue
Sous un arbre je t'ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l'eau et du feu

L'été l'hiver je t'ai vue
Dans ma maison je t'ai vue
Entre mes bras je t'ai vue
Dans mes rêves je t'ai vue

Je ne te quitterai plus



Photo trouvée ici.
"Facile"
Paul Eluard
Illustration Man Ray
Typographie Guy Lévis Mano
1935 


J'ai découvert l'existence de ce recueil illustré dans l'ouvrage "L'art d'aimer..." des éditions Textuel qui en présente (cf. extrait ci-dessous) quelques planches.

p. 174 (texte de Sylvie Gonzalez)

Les muses sont nombreuses. Fidèles ou passagères, proches ou lointaines, ombres ou présences, amicales ou amoureuses, Eluard saura puiser dans chacune de quoi nourrir sa poésie. De tous les recueils du poète, Facile est (...) le plus beau, visuellement, des ouvrages d'amour. (...) C'est un livre icône, né de l'inspiration de trois artistes qui contribue au réveil de l'érotisme dans l'art des années trente. (...) La technique de la solarisation inverse les valeurs d'ombre et de lumière, souligne les formes du corps nu, dont on ne voit presque jamais le visage (à l'inverse de l'ouvrage Le temps déborde). Le corps suspendu, rappel du passé de trapéziste de la jeune femme, épouse les versifications du texte, l'enserre, l'encadre.
La photographie est hissée au rang d’œuvre d'art à part entière.


samedi 25 août 2012

"Les clochards célestes" 
Jack Kerouac


Voir, éventuellement, l'article très détaillé de Wikipédia (ici)...

Quelques (très courts) extraits.


p.91 Il n'a pas vidangé le radiateur. Il n'a pas radiangé le vidiateur, dis-je. Il n'a pas radié le videur d'anges.


p. 162 Mais j'avais moi-même derrière la tête certaines idées qui étaient plus sensées ou du moins avaient des rapports plus limités avec la Folie du Zen. Je voulais acheter tout un équipement de campeur, avec ce qu'il fallait pour dormir, m'abriter, manger, cuisiner : une chambre à coucher-cuisine complète que je pourrais emmener sur mon dos. Après quoi, je partirais n'importe où je pourrais trouver la plus complète solitude, faire le vide total dans mon esprit et parvenir à l'indifférence absolue vis-à-vis des idées. J'avais l'intention de prier aussi ; telle serait ma seule activité. (...) pour chercher la paix, pratiquer la bonté et ce que les Chinois appellent le "rien-faire".


p. 165 Sans mentir, j'étais vraiment prêt à faire face à l'Apocalypse. Si une bombe atomique avait atteint San Francisco, cette nuit là, je n'aurais eu qu'à prendre la route avec mes provisions et ma chambre à coucher-cuisine dûment empaquetée, sans plus me soucier du monde. (...) Je me sentais un homme nouveau.


p. 166 Je mis ma nouvelle chemise de flanelle, mes chaussettes neuves, mes sous-vêtements et mes blue-jeans, remplis mon sac, le jetai sur mon épaule et allai, le soir même à San Francisco, pour m'habituer à errer la nuit, dans une ville, en cet équipage.


p. 187 Et plus tard, étendu à plat dos sur mon sac, une cigarette aux lèvres, je pensai encore : "Tout est possible. Je suis Bouddha. Je suis Ray Smith, affligé d'imperfections, et en même temps je suis l'espace vide, je suis toutes choses. Je dispose du temps pour, d'une vie à l'autre, accomplir ce qui doit être accompli, pour accomplir ce qui est accompli, dans l'éternité infiniment parfaite. Pourquoi se lamenter et gémir ? Tout est parfait comme l'essence de l'esprit et comme l'esprit des épluchures de bananes", ajoutai-je en riant au souvenir de mes poétiques amis, les Fous du Zen, les clochards célestes inspirés par le Dharma, là-bas à San Francisco. Ils me manquaient déjà.

vendredi 24 août 2012

"Le chiffre de l'alchimiste"
Philip Kerr
Editions du Masque


Une brève présentation du roman ici
Quelques indications sur l'auteur .


J'adore ! Mi-roman policier, mi-roman historique, l'histoire se passe au XVIIe siècle aux côtés d'Isaac Newton à Londres. Aussi palpitant que "Le nom de la rose", que je n'ai vu qu'en film. D'ailleurs, je ne suis pas la seule à oser cette comparaison.

Malheureusement, je l'ai rapporté à la bibliothèque sans prendre le temps de recopier quelques extraits. Mais j'ai trouvé une page extrêmement bien documentée (avec plan de Londres, explication sur la monnaie ainsi que quelques extraits du roman) : ici.




jeudi 23 août 2012


"Destruction d'un cœur"
Stefan Zweig 


Nouvel extrait, la 3e nouvelle de cet ouvrage : "Le jeu dangereux"

p. 165 et suivantes Il est tout à fait indifférent à des jeunes filles de cet âge là de lire des poésies bonnes ou mauvaises, sincères ou artificielles.  Les vers sont seulement là pour elles des coupes où abreuver leur soif et elles ne font pas attention à la qualité du vin qu'il y a dedans, car l'ivresse est déjà en elles avant qu'elles aient bu. Et ainsi cette jeune fille était si débordante de passion que celle-ci brillait dans ses yeux, elle faisait trembler la pointe de ses doigts au-dessus de la table et donnait à sa marche une allure particulière et maladroite ; cependant c'était une sorte de balancement ailé entre l'envol et la crainte. On voyait qu'elle brûlait d'envie de parler avec quelqu'un, de livrer à quelqu'un un peu de sa plénitude, mais il n'y avait personne ; il n'y avait que la solitude et le bruit monotone des aiguilles à droite et à gauche, ainsi que les regards froids et pensifs des deux dames. Je fus pris d'une compassion infinie. Et pourtant, je ne pouvais m'approcher d'elle (...) Je pensai : Voici une jeune fille novice et inexpérimentée, qui est sans doute pour la première fois en Italie et qui voit dans l'Allemagne --- grâce à l'Anglais Shakespeare, qui n'y est jamais allé --- le pays de l'amour romantique, des Roméos, des aventures mystérieuses, des éventails qu'on laisse tomber sur le parquet, des poignards étincelants, des masques, des duègnes et des lettres de tendresse. Certainement, elle rêve d'aventures et qui peut connaître les rêves des jeunes filles --- ces nuées blanches et flottantes qui vont sans but dans le bleu et qui, semblables à celles du ciel, s'embrasent toujours vers le soir de couleurs plus ardentes, d'abord de rose et puis d'un rouge enflammé ? Ici, rien ne lui semblera plus invraisemblable ou impossible. C'est pourquoi je résolus de lui inventer un mystérieux amoureux et, le soir même, j'écrivis une longue lettre pleine de tendresse humble et respectueuse, d'allusions singulières, et sans aucune signature. Une lettre qui ne demandait rien, qui ne promettait rien, à la fois exaltée et réservée, bref une lettre d'amour romantique, comme on en voit dans la poésie. Et, comme je savais que, quotidiennement, poussée par son agitation, elle était toujours la première à paraître au déjeuner, je glissai cette lettre sous sa serviette.

Le lendemain arriva ; je l'observai du jardin, je vis sa surprise incrédule, son effroi soudain ; je vis la rouge flamme qui jaillit sur ses joues pâles et qui rapidement se propagea jusqu'à sa gorge. Je vis les regards perplexes qu'elle jetait autour d'elle, son frémissement, le mouvement furtif avec lequel elle cacha la lettre, et puis je la vis s'asseoir, nerveuse et agitée, touchant à peine au déjeuner et se levant aussitôt pour aller n'importe où, dans les couloirs ombreux et déserts, déchiffrer l'écrit mystérieux...
(...) mais, dans cette seconde rapide comme l'éclair, j'avais senti une interrogation si enflammée que j'en fus presque effrayé. Et, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des années, j'éprouvai de nouveau qu'aucune volupté n'est plus dangereuse, plus attirante et plus perverse que celle que l'on ressent en faisant jaillir cette première étincelle dans les yeux d'une jeune fille.

mercredi 22 août 2012

"Destruction d'un coeur"
Stefan Zweig



Présentation de ce recueil de trois nouvelles, ici.

Quelques extraits choisis de la première, "Destruction d'un cœur" :


p. 11 Pour ébranler irrémédiablement un cœur, le destin n'a pas toujours besoin de prendre un grand élan et de déployer une force brutale et brusque ; il semble que précisément son indomptable volonté formatrice éprouve un plaisir spécial à faire naître d'un motif futile la destruction. Dans  notre obscure langue humaine, nous appelons ce premier contact sans gravité "cause occasionnelle" et nous comparons avec étonnement son peu d'importance apparente avec les conséquences souvent formidables qui en dérivent ; mais de même qu'une maladie ne commence pas avec son diagnostic, de même le sort d'un homme ne commence pas au moment où il devient visible, et où il se réalise. Toujours, dans l'esprit et dans le sang, le Destin œuvre intérieurement, longtemps avant de toucher l'âme du dehors. Se connaître, c'est déjà se défendre, et la plupart du temps inutilement.


p. 55 Mais le vieil homme n'avait d'yeux que pour Erna et son partenaire. De quelle façon ce lévrier posait avec légèreté ses mains caressantes sur les tendres épaules, comme si cette créature lui appartenait toute entière ! Comme le corps de la jeune fille, bercé et s'abandonnant, semblant se promettre, se pressait contre celui du cavalier ! Comme les deux danseurs se confondaient presque l'un dans l'autre, sous ses propres yeux, avec une passion péniblement contenue ! Oui, c'était lui, lui, car dans ces deux corps ondoyants s'affirmait manifestement la flamme de leur union, l'ardeur d'une communion qui était déjà passée dans leur sang. Oui, c'était lui, lui, ce ne pouvait être que lui ; il le lisait dans les yeux de sa fille qui, mi-clos, et pourtant brillants d'un vif éclat, reflétaient dans ce balancement presque aérien le souvenir d'une jouissance plus ardente. Oui, c'était lui, le voleur, qui, la nuit, saisissait et cambriolait frénétiquement ce qui maintenant se voilait, à demi transparent, sous la robe mince et ondoyante, --- son enfant, son enfant ! Involontairement, il s'approcha, pour l'arracher des mains de cet homme, mais elle ne le remarqua pas. Tous ses mouvements étaient abandonnés au rythme, à la pression de son cavalier --- du séducteur ---, qui l’assujettissait insensiblement ; la tête penchée en arrière, la bouche ouverte et humide, toute ivresse et s'oubliant elle-même, elle voguait librement dans les flots voluptueux de la musique, sans sentir l'espace qui l'entourait, sans avoir conscience ni du temps ni de la présence de cet homme ---, de ce vieil homme tremblant et soufflant, qui, le regard injecté de sang, la dévisageait fixement dans un fanatique transport de colère. Elle ne sentait qu'elle-même, ses jeunes membres suivant sans résistance le rythme bref de cette danse haletante et tourbillonnante ; elle ne sentait qu'elle-même --- et que l'haleine d'un mâle la désirait, qu'un bras fort l'étreignait, que dans cette molle oscillation il lui fallait faire tous ses efforts pour ne pas se précipiter sur lui avec des lèvres passionnées et avec l'ardeur brûlante et pénétrante du don de soi.

mardi 21 août 2012

"Les randonnées pieds-nus"
By Lyria (magazine diffusé dans les TGV) 


Probablement inspiré d'une émission de France Info (à écouter ici)


p. 33 De pied ferme

Ce sont les allemands qui ont lancé il y a quelques années, les premiers sentiers pieds-nus appelés "barfusspark" ou "barfusspfad". Un médecin, en pleine réflexion sur les parcours de santé, eut un jour l'idée de ce concept. Marcher pieds-nus avait pour objectif premier de faire redécouvrir des sensations oubliées ou, même, inconnues que l'on pouvait ressentir par les pieds. Pratiquer cette activité, c'était aussi changer de rythme, choisir la simplicité, entrer en symbiose avec la nature, avec la terre et l'occasion rare d'éveiller tous les sens. Le second objectif était de faire connaître au public l'existence d'une médecine naturelle appelée la réflexologie plantaire.


Les sentiers des chatouilles

La Suisse propose donc cet été de redécouvrir toutes ces sensations sur ces "sentiers des chatouilles" ou ses "chemins va-nus-pieds". Que ce soit dans l'eau, dans l'herbe, dans la boue, dans la tourbe, le bonheur sera toujours à portée de... pied. Les distances à parcourir sont généralement assez courtes allant de 500 m à 2 km (...)
Un papillon blanc s'est laissé filmer. Il était posé sur des myosotis bleus ou roses (également appelés "herbes d'amour" ici) et des pensées. Que demander de mieux ?


Il était comme celui-ci :





lundi 20 août 2012

"Aimez-moi maintenant'"
Axl Cendres



Une jolie présentation de ce roman, ici.

Quelques extraits ci-dessous :

Troisième partie : J'étais aveugle et maintenant je vois

p. 142-143 Dans l'après-midi, j'ai demandé à Louis pourquoi il ne disait pas à la Patronne qu'il était amoureux d'elle.
Il a équarquillé les yeux.
"Qui te l'a dit ?! C'est c'te foutue Concierge ?!
"Non, c'est juste que ça se voit."
"Elle le sait, il a marmonné en baissant les yeux. Mais elle a dit qu'elle préfère qu'on soit amis, alors j'ai dit d'accord. P'têt qu'elle changera d'avis un d'ces jours."
"Pourquoi est-ce que tu l'aimes comme ça ?" je lui ai demandé.
"T'as pas vu comme elle est belle ?!"
"Si. Mais je voulais dire, elle n'a rien fait pour mériter ça ?"
"Ben non. Je l'aime, c'est tout."

Grâce à Louis, j'ai appris quelque chose de crucial : l'amour, le vrai, ne se mérite pas, il se donne et se reçoit. Un peu comme un cadeau. La différence entre ce cadeau-là et un autre, c'est que parfois on le donne sans le vouloir et même sans s'en apercevoir. Ça s'appelle Tomber Amoureux.
Quand quelqu'un Tombe Amoureux de vous et qu'il vous fait ce cadeau, vous pouvez lui faire le même cadeau en échange, mais ce n'est pas obligé.


p. 144 J'avais aussi compris que j'avais été otage du désir d'être aimé des autres. Et que c'est quand on s'affranchit du désir d'être aimé qu'on devient libre. Évidemment, on a besoin de l'amour des autres, mais c'est souvent quand on s'arrête de désirer une chose qu'elle nous tombe dessus ; il y a un proverbe qui dit ça très bien :

L'amour c'est comme un papillon, il est hors de portée quand on le chasse, mais si on le laisse tranquille il peut très bien venir se poser sur notre épaule.

dimanche 19 août 2012

"Frank et Billy"
Laurie Colwin


Une critique sévère ici ; un extrait . Pour une biographie de l'auteure, c'est ici.

Mon choix, mon paragraphe préféré, ci-dessous :

p. 18 (...) Comme quoi, l'air ne fait pas la chanson. De temps en temps, ma maîtresse est trahie par ses propres expressions. Elle a beau faire tout son possible pour dissimuler ses sentiments, elle n'y arrive pas toujours. Ses yeux changent de couleur, s'assombrissent et tirent sur le gris cendré. C'est aussi bon qu'une déclaration d'amour franche et directe. La vie intérieure de Billy, son caractère maussade, sa susceptibilité, ses lubies, sont comme ces parasites qui, de temps en temps, laissent passer un signal clair, exactement comme quand, avec un autoradio, on tombe enfin sur une fréquence nette, après avoir longuement cherché parmi les grésillements des ondes.

samedi 18 août 2012


Line Vautrin
Bronze doré et argenté
circa 1953


Saurez-vous déchiffrer le rébus de Line Vautrin ?

Quelques indications ci-dessous, présentes dans "L'art d'aimer" aux éditions Textuel :


p. 163 Des rébus pour le dire

Fille d'un fondeur, Line Vautrin observe dans l'atelier familial les techniques du bronze. Autodidacte, elle commence à créer ses propres objets à vingt et un ans : boutons, bijoux, colifichets (...) Aimant les proverbes, les dictons, les poèmes, les symboles, elle commence à graver des phrases sur des cendriers, des couvercles de boîtes. "La poétesse du métal", comme la baptise le magazine Vogue, rivalise d'imagination et d'inventivité. (...) Son esprit ludique la pousse à y graver des rébus amoureux. "L'amour fait passer le temps, le temps fait passer l'amour", "Je t'aime aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain", "La féminité, bouclier de la Femme"... Existe-t-il présent plus original que ces devinettes dont les couples découvrent ensemble le sens caché ?

La réponse se trouve aussi  ici...

Un joli site, à la remarquable mise en page, dédié à l’œuvre de la sculptrice Line Vautrin, et voulu par sa fille se trouve ici. Il présente d'autres créations ainsi que ses autres rébus (ici).

Un extrait de sa bio (trouvée sur le site ci-dessus) :

Sa recherche assidue de féminité, de raffinement, de sensualité et de subtilité, alliée à son amour des mots et son humour ont dirigé toute sa vie. Créatrice sans avoir eu de maître, cette artiste n’a suivi aucune mode et n’appartient à aucune école. Elle est véritablement originale, unique.

vendredi 17 août 2012

"Combien de fois je t'aime"
Serge Joncour
Éditions J'ai lu


Une autre courte citation extraite de la nouvelle "S'aimer un jours sur trois"

p.67 Dans le fond elle n'a pas tort de me laisser seul ainsi, de me laisser savourer le manque, un amour ça se vit aussi chacun de son côté, aimer c'est aussi une partition de soliste, aimer c'est un mouvement de l'intérieur, aimer c'est vivre des tas de petites choses rien que pour soi, aimer c'est rayonner de l'éclat intime d'une lumière qu'on s'invente à deux, et qui est là, même s'il n'y a que soi.

jeudi 16 août 2012

"Juste le droit de se taire"
Alex
Éditions Laura Mare
2009


Une présentation ici. L'article à l'origine de mon acte d'achat ici.

Moins que toute autre je souhaite résumer cette histoire là, pas envie non plus de retenir un paragraphe en particulier. Et pourtant, je tiens vraiment à la présence de ce témoignage là sur mon blog. Pas que ce livre soit un voyage comparable aux autres réunis ici. Ce serait comme un relai de l'information ; pas vraiment une sorte de mode d'emploi, chaque histoire étant tellement personnelle. Mais une balise, un marque page, pour souligner, encore une fois, que cette chose existe et est --- j'aimerais tellement le croire --- contournable.


Alors je me bornerai donc à recopier une partie de la 4e de couverture :

Alex, femme forte et sensible a vécu quinze année de tourments juridiques. Elle n'a commis aucun délit, aucun crime. Elle a aimé, tout simplement... Mais l'homme dont elle s'éprend est loin de ressembler au prince charmant... Beaucoup de son entourage seront surpris à la lecture de son histoire. Durant des années, elle s'est construit une carapace pour ne pas flancher, pour ne pas sombrer. Vous découvrirez son combat, page après page. Son parcours vous montrera que l'espoir de renaître un jour est permis.(...)

mercredi 15 août 2012

"L'art d'aimer"
Ovide




Une présentation ici et la traduction intégrale sur ce site. [Traduction de Héguin de Guerle (1862) et illustrations de Morin-Jean (1946)].

Un extrait du Livre III (copié depuis le site ci-dessus) :


 J'allais passer sous silence les moyens de tromper un mari rusé et un gardien vigilant. Qu'une femme craigne son époux ; qu'elle soit bien gardée. C'est dans l'ordre : ainsi le veulent les lois, l'équité et la pudeur. Mais qu'on vous soumette aussi à cet esclavage, vous que vient d'affranchir le préteur, qui de nous pourrait le souffrir ? Venez à mon école apprendre à tromper. Eussiez-vous autant de surveillants qu'Argus avait d'yeux, vous les duperez tous, si vous en avez la ferme volonté. Un gardien, par exemple, pourra-t-il vous empêcher d'écrire pendant le temps consacré au bain ? empêchera-t-il qu'une suivante, complice de vos amours, ne porte vos billets doux cachés dans son sein, sous une large écharpe ? ne peut-elle pas encore les soustraire aux regards, soit dans la tige de ses brodequins, soit sous la plante de ses pieds ? Mais supposons que votre gardien déjoue toutes ces ruses ; eh bien ! que votre confidente vous offre ses épaules en guise de tablettes, et que son corps devienne une lettre vivante. Des caractères tracés avec du lait qu'on vient de traire sont un moyen assuré de tromper les yeux ; un peu de charbon pulvérisé suffira pour les rendre lisibles. Vous obtiendrez le même service d'un tuyau de lin vert ; et des tablettes dont on ne se défie pas emporteront ces caractères invisibles. Acrisius ne négligea rien pour surveiller Danaé, et pourtant, devenue criminelle, Danaé le fit grand-père. Que peut le gardien d'une femme, quand il y a dans Rome tant de théâtres, quand elle assiste tantôt aux courses de chars, tantôt aux fêtes données en l'honneur de la génisse de Memphis ; quand elle va dans des lieux interdits à ses gardiens ; quand la Bonne Déesse exclut de son temple les hommes, excepté ceux qu'il lui plaît d'y admettre, quand le pauvre surveillant garde les habits de sa jeune maîtresse à la porte de ces bains où se cachent sans crainte des amants inaperçus ? Ne trouvera-t-elle pas, tant qu'elle le voudra, une amie qui, tout en se disant malade, ne laissera pas de lui céder son lit ? Le nom d'adultère donné à une fausse clef n'indique-t-il pas l'usage qu'on en doit faire ? et la porte est-elle la seule voie pour pénétrer chez une belle ? On peut encore endormir la vigilance d'un argus en le faisant boire largement, fût-ce d'un vin récolté sur les coteaux de l'Espagne. Il est aussi des philtres qui procurent un profond sommeil, et qui font peser sur les yeux une nuit aussi épaisse que celle du Léthé. Votre confidente peut encore écarter un odieux Cerbère par l'appât du plaisir, et le retenir longtemps par ses caresses. Mais à quoi bon tant de détours et de conseils minutieux, lorsque le moindre présent suffit pour l'acheter ? Les présents, croyez-moi, séduisent les hommes et les dieux : Jupiter lui-même se laisse fléchir par les offrandes. Que fera donc le sage, lorsque le fou connaît lui-même toute la valeur d'un présent ? Il n'est pas jusqu'au mari qu'un présent ne rende muet. Mais il suffit d'acheter une seule fois l'année le silence de son gardien ; la main qu'il aura tendue une première fois, il sera souvent disposé à la tendre encore.



 J'ai déploré naguère, il m'en souvient, qu'il fallût se méfier de ses amis ; ce reproche ne s'adresse pas seulement aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, d'autres goûteront les plaisirs qui vous étaient dus, et le lièvre que vous aurez levé ira se prendre dans les filets d'autrui. Cette officieuse amie, qui vous prête et sa chambre et son lit, s'y est trouvée plus d'une fois en tête-à-tête avec votre amant. N'ayez pas non plus de servantes trop jolies ; plus d'une a pris auprès de moi la place de sa maîtresse.

Insensé ! où me laissé-je emporter ? Pourquoi offrir aux traits de l'ennemi ma poitrine découverte ? Pourquoi me trahir moi-même ? L'oiseau n'enseigne pas à l'oiseleur les moyens de le prendre : la biche ne dresse pas à la course les chiens, ses ennemis. N'importe ! pourvu que je sois utile, je continuerai à vous donner fidèlement mes leçons, dussé-je armer contre moi de nouvelles Lemniades. Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés ; rien n'est plus facile ; on croit aisément ce qu'on désire. Jetez sur un jeune homme des regards séduisants ; poussez de profonds soupirs, reprochez-lui de venir trop tard ; ajoutez-y les larmes et le chagrin menteur d'une feinte jalousie, et que vos ongles mêmes déchirent le visage de votre amant. Il sera bientôt persuadé que vous l'adorez, et, touché de vos tourments : «Cette femme, dira-t-il, est folle de moi !» surtout, si c'est un petit-maître qui se plaise à consulter son miroir, et qui se croie capable d'inspirer de l'amour aux déesses elles-mêmes. Mais, quelle que vous soyez, que ses torts envers vous vous émeuvent modérément, et n'allez pas perdre l'esprit au seul nom d'une rivale. Ne soyez pas trop promptement crédule : Procris vous offre un exemple bien sérieux des dangers d'une trop facile crédulité.


***

Une interprétation par Salvador Dali (les 14 lithographies ici)


mardi 14 août 2012

"Cœurs froissés"
Daniel Meynard
Éditions Eden 
Collection Folies d'encre



Une présentation de l'auteur ici.

Ci-dessous, quelques extraits sensibles (mais il en existe de beaucoup plus forts dans le roman) qui ne dévoilent absolument rien de l'intrigue.


pp. 49-50 (...) Ma vue se brouille, c'est tout juste si je peux décrypter les estafilades qui lui zèbrent les bras et les épaules. Je ne vois pas quelle pommade passer sur tant de chairs meurtries, quel onguent lui administrer pour qu'elle se sente moins mal dans sa peau et découvre, peu à peu, le réconfort de la mienne, en supporte le contact, ne puisse bientôt plus s'en passer.

Je me jure de sauver cette offrande déjà trop massacrée, me propose de la soigner jour après jour, sans précipitation, même si j'ai hâte de me répandre en elle, même si elle est encore plus impatiente que moi, pantelante d'un désir que, loin de combler, je creuse d'avantage, en sorte qu'elle souffre le martyre de n'être pas brisée d'amour et, pour tout dire, assassinée, j'en ai l'intime conviction, elle ne survivrait pas à notre étreinte.


p. 69 Elle desserre légèrement la pression de ses mâchoires et j'en profite pour la plaquer sur notre couche, l'immobilisant de mes mains, de mes jambes. Elle sourit, comme si d'être dominée lui donnait l'avantage et que je fusse à sa merci. Elle a raison, pourtant je ne le lui dirai pas. Ni que je ne peux plus me passer d'elle. Elle le sait. Elle est de celles qui devinent les choses ou les inventent quand elles ne correspondent pas à ce qu'elles ont imaginé. Elle sait qu'on va bientôt ne plus jamais se quitter. Qu'on a toujours été ensemble, elle et moi, avant de se rencontrer, avec notre soif inextinguible de silence.


p. 72 Je pose cette fois tout mon séant sur le tabouret, prends une profonde inspiration comme avant une apnée et m'apprête à plonger lorsque je me souviens qu'on ne sort jamais indemne de ce genre d'immersion. Je me revois, si jeune encore, pour ainsi dire adolescent, lorsque je me suis lancé dans l'ambitieux récit d'un homme qui se tronque jusqu'à devenir un arbre et finit en rouleau de papier pour écrire son histoire. J'avais passé des années sur ce texte, et n'en étais pas vraiment revenu, comme si j'avais gardé à tout jamais quelque chose d'un hêtre, la voussure du dos, des craquements imperceptibles et permanents au niveau des cervicales et du sacrum, le bruissement inaudible et pourtant ininterrompu du vent dans mes oreilles, la sensation d'être partout déraciné, écorché vif, en proie à d'incessantes démangeaisons sous l'épiderme, entre écorce et aubier, fourmillant d'idées, mais hésitant, désormais à retraverser le miroir de l'écriture.


p. 73 Avant l'assaut, au moins, les soldats ont droit à une double ration de vin et je ne suis ivre que de manque, liquéfié à l'idée de ne pas être à la hauteur, celle qu'on se fixe en débutant un ouvrage et que dépasse, ligne après ligne, l'écriture en s'élevant vers le lecteur.


***

Curieusement, l'extrait de la page 72, recopié ci-dessus, m'a fait penser à une illustration contenue dans l'ouvrage "L'art d'aimer" pp. 52 et 53 que voici :

Quelques explications ici.


lundi 13 août 2012

dimanche 12 août 2012

"L'art d'aimer.
De la séduction à la volupté"
Dominique Marny,  
Raphaële Martin-Pigalle,  
Robert Rocca 
Éditions Textuel


Envie d'un petit tour à Evian ? Ceci est le catalogue de l'exposition qui se tient en ce moment au Palais Lumière de la ville d'Evian.

Suite à la lecture de cette présentation (ici) j'ai commandé ce beau livre. Nul doute que je reviendrai plusieurs fois sur cet ouvrage, et recopierai quelques extraits choisis. Les illustrations sont très belles (la première est "Le baiser" de Rodin) et les textes remarquables également (dès le début quelques vers d'Ovide et son "Art d'aimer" sont cités).


"Le baiser", Gabriel Marchand, vers 1755

Aujourd'hui, je partage l'avant-propos rédigé par les trois auteurs :

Lorsque nous avons choisi la représentation du sentiment amoureux comme thématique d'exposition, nous savions que nous nous lancions dans une aventure audacieuse. Certains nous ont mis en garde : "C'est un beau sujet, mais ambitieux." En dépit de la difficulté, nous n'avons eu aucun mal à convaincre Denis Écuyer, adjoint à la culture chargé des expositions. Sans hésiter, il nous a assuré que le Palais de Lumière accueillerait "L'Art d'aimer".

Des origines à nos jours, l'amour s'est manifesté de différentes façons. Au Moyen-Âge, le troubadour "brûle" pour sa dame, alors que le siècle des Lumières impose le cynisme et le libertinage. Avec le romantisme, le sentiment atteint son paroxysme. Au XXe siècle, il gagne en liberté... Ses nuances et ses rites ayant inspiré quantité d'artistes, bénéficié de nombreux supports, la rigueur fut notre priorité. Face à la richesses des propositions, nous avons donné la priorité au dessin, à la peinture, à la correspondance, à la photographie et au cinéma. Avec regret, nous n'avons pas abordé la sculpture, sinon pour favoriser l'emblématique Baiser de Rodin. Dans cette quête exigeante, plus de trois cent cinquante œuvres ont satisfait notre désir de surprendre. Grâce à l'accueil enthousiaste des directeurs, conservateurs de musées, collectionneurs, galeristes, nous n'avons jamais perdu de vue notre priorité : partager le plaisir de nos découvertes avec les visiteurs, les amuser, les émouvoir. Au cœur de cette promenade en "pays de Séduction et de Volupté", nous espérons qu'ils feront leur la phrase de Philip Roth : "L'amour, la seule obsession que tout le monde désire."

Plus d'informations ici (plaquette au format PDF).

samedi 11 août 2012


"La guerre du goût"
Philippe Sollers
Folio


Nouveaux extraits sélectionnés


Partie II
Le style et l'amour


Soixante-dix lettres d'une femme à son amant, choisies par une autre femme, voilà ce qu'imagine, en 1732, cinquante ans avant Les liaisons dangereuses, un jeune auteur de vingt-cinq ans : coup d'essai, coup de maître. La lettre est pressée, véhémente ; elle est intéressée, passionnée, tactique, stratégique ; elle se nourrit d'exclamations et d'interrogations répétées ; elle dit le roman électrique d'une vie dissimulée et battante. La suppression de la correspondance privée, dans notre froide comédie informatique, est une négation du temps intérieur. Ne plus écrire, lire de moins en moins, obéir aux injonctions des images et des chiffres manipulés, tel est le programme de la tyrannie qui s'installe. D'où l'extrême fraîcheur de ce message qui nous parvient à travers la tartufferie ambiante. Voyez cette phrase : "Je vais où je veux, j'écoute qui je trouve, je réponds à qui me plaît, je joue et je perds." Ou celle-ci : "Je vous écris que je vous aime, je vous attends pour vous le dire." Ou encore : "Venez dîner avec moi, je n'ai été de ma vie ni si belle, ni si folle. Que je vous plains !" L'amour, dans sa guerre sombre ou joyeuse, est la continuation du style par d'autres moyens. Partout le dialogue, l'échauffement de la conversation, l'arrière-pensée qui s'annonce, la double entente, la préparation clandestine des rendez vous : "Vous me demanderez si je reste chez moi, je voudrais bien vous répondre que non, mais vous ne méritez pas ce mensonge. Vous voulez savoir si j'y serai seule, je pourrais bien vous le dire, mais ne pouvez-vous rien deviner ?" Mots couverts, devinettes, scansion entre les lignes : c'est une activité de services secrets.

(...) La première partie, jusqu'à la lettre vingt-neuf est la plus captivante. Il s'agit, pour la marquise, de bien s'assurer que le comte est mis sous pression : "Je serais seule avec vous dans tous l'univers que je ne serais pas encore rassurée sur votre inconstance." L'amant, par définition, est réduit au silence. On lui répond, on l'agace, on l'égare, on le défie, on ne croit jamais ce qu'il dit, sauf pour lui demander d'en dire plus, sa parole est de toute façon en défaut, l'esprit est délégué aux femmes pour donner des leçons aux hommes, quoi qu'il arrive. Crébillon, ou l'art d'inventer les femmes qu'il faut pour en apprendre d'avantage sur soi-même. Le lecteur, subjugué par l'énergie verbale, rajoutera les habits, les décors, les dates, le climat. Il pourra imaginer les toiles de Watteau, le seul espace, sans doute, où une femme peut dire de son mari "Je pardonne généreusement à mon ingrat son libertinage." (...) Personne n'échappe donc à la loi de la force amoureuse écrite ? Non. "Les femmes qui paraissent sévères ne sont pas les plus inaccessibles aux désirs ; et celle-ci, en lisant les romans, n'en a que mieux connu la nécessite de les abréger." Abréger les romans, tout est là, sans quoi, nous le savons bien, la vie est mortelle.

Les ennuyeuses et les ennuyeux s'ennuient, et c'est normal. Faut-il pour autant, cédant à leur réprobation constante, renoncer à sentir et à s'amuser de peur de les déprimer ? La réponse de Crébillon, à travers sa petite marquise, est aussi implacable que simple : "On s'ennuie quand on aime médiocrement."


Partie II
L'écrivain et la vie


Contrairement à une opinion peureuse et reçue, un écrivain de fond n'a rien à craindre de sa biographie. (...) Non, un écrivain n'a rien à redouter d'une enquête minutieuse sur sa vie et du récit de cette vie, au contraire.  Une existence d'écrivain est, par définition, pleine de bombes à retardement. Ses ruses, ses dissimulations, ses mensonges, ses bonnes actions cachées, ses vices, ses lâchetés, ses abandons, son héroïsme, bref sa tactique et sa stratégie, font partie intégrante de ses livres. Comment, au moment où il écrivait ceci ou cela, il vivait cet autre ceci, cet autre cela ? Proust use de ses correspondants et les abuse ? Parfait : nous vérifions la prodigieuse vitalité immobile qui l'anime, même mourant. Joyce dépense sans compter l'argent de ses femmes-mécènes en les apitoyant sur son sort, en continuant à écrire des variations auxquelles elles ne comprennent rien ? Chapeau. Genet n'est pas le truand que l'on croit ? Sa puissance d'imagination nous étonne. Un professeur découvre tardivement, en Californie, la dédicataire, autrefois danseuse, du Voyage au bout de la nuit ? C'est important, d'autant plus que les relations entre Céline et Elizabeth Craig restent troubles. Et puis, inévitablement, les grandes questions : le Bien, le Mal. Là-dessus, on n'en finit pas, le débat reprend chaque jour, et c'est normal. (...)

Seule l’œuvre a de l'importance ? Mais non. Seule la vie ? Mais non. Les deux sont inextricablement liées, et c'est cela qui effraie. (...) Chaque épisode est décisif, le moindre déplacement de jeu, comme aux échecs, a une histoire apparente et secrète. L'écrivain a raison, il a tort, il met dans le mille, il se trompe, il sombre ou il se reprend. On l'ignore, on le célèbre, on le juge, on le condamne, on le réhabilite après  sa mort ; on découvre un document inédit, des lettres ahurissantes, un dossier de police perdu, une tractation louche, une liaison incompréhensible, des actes de charité contraires à ses convictions, des dévouements ou des fidélités incroyables, des indifférences inexcusables, des atermoiements inexplicables. Et en même temps, il a été et il reste là, sous vos yeux, en train de vivre ses mots, donc ses sensations et ses idées, d'une autre façon que les passagers de l'existence. Sa vie est une œuvre pour l’œuvre, en même temps que l’œuvre. Proust est allé jusqu'à dire que la littérature était la seule vie réellement vécue. Proposition évidemment inacceptable, n'est-ce pas ? Et Dieu ? Et l'humanité ? Et la science ? Oui, oui, sans doute. Mais d'où vient cette émotion étrange en lisant un écrivain, ou en apprenant tel ou tel détail significatif de son parcours ? Quelqu'un a donc éprouvé l'espace et la durée de cette manière qu'on n'apprend jamais que de soi seul ? Il y a de l'infini dans l'instant ? Un univers dans trois lignes ?


***
 

Pour compléter le sujet, j'ai recherché quelques informations sur Crébillon fils. J'ai trouvé un site Web (en lien ici) dans lequel j'ai appris l'expression "monodie épistolaire" et où l'on retrouve le décryptage, le jeu... 

Et actuellement, une pièce de théâtre de cet auteur se joue à Paris (plus d'infos ici). Extrait de la présentation de la pièce :

Crébillon a entrepris une analyse pénétrante du comportement érotique de ses contemporains. Un panorama vaste et une exploitation psychologique toute aussi variée. Sur un mode tour à tour joyeux, espiègle, grotesque ou passionné, Crébillon saisit les couples dans leurs actions les plus élémentaires, sur le vif, sans nul déguisement.
Léger, drôle et coquin à découvrir à La Pépinière Théâtre.

vendredi 10 août 2012

"La guerre du goût"
Philippe Sollers
Folio


Partie II
Casanova intégral

En revanche, on le dotera, de temps en temps, de formules morales. La correction en arrive parfois au ravissement. M.M. ("cette femme religieuse, esprit fort, libertine et joueuse, admirable en tout ce qu'elle faisait") envoie une lettre d'amour à son Casanova. Version Laforgue : "Je lance mille baisers qui se perdent dans l'air." Casnova (et c'est tellement plus beau) : "Je baise l'air, croyant que tu y es."

D'où vient, cependant, l'enchantement constant à lire, même dans la version Laforgue, ces Mille et Une Nuits d'Occident ? C'est qu'il s'agit simplement d'un des plus beaux romans de tous les temps, racontant une performance alchimique dont chacun rêve mais que peu atteignent : faire de sa vie un roman. Si les romans servent à imaginer les vies qu'on n'a pas eues, Casanova, lui, peut affirmer tranquillement : "Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie." Et quelle matière ! "En me rappelant les plaisirs que j'ai eus, je les renouvelle, j'en jouis une seconde fois, et je ris de peines que j'ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l'univers, je parle à l'air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d'hôtel le rend à son maître avant de disparaître." (Notez que Casanova ne dit pas que le maître doit disparaître.) Il s'est organisé une fête de tous les instants, rien ne l'empêche, rien ne le contraint, ses maladies mêmes et ses fiascos l'intéressent ou l'amusent ; et toujours, partout à l'improviste, des femmes sont là pour rentrer dans son tourbillon magnétique.


Partie II
Rodin et la main de Dieu


(...) C'est un cas énorme. Le théâtre de Rodin comprend non seulement la tragédie et l'épopée passionnelle et spirituelle  (liaison de quinze ans avec Camille, conversion de Paul comme pour faire contrepoids), mais aussi Rilke, les Institutions, les ombres magnétiques de Hugo et de Balzac, les gouvernements successifs, les mystères de Paris, l'histoire entière de la sculpture, des Grecs à Michel-Ange, et jusqu'à nos jours. Vous ajoutez en coulisse une brûlure érotique intense, et vous avez l'opéra. "Bourreau" a, paraît-il, crié quelqu'un devant L'homme qui marche. Oui. Il faut aller à l'hôtel Biron devant La porte de l'Enfer. Je ne m'en lasse pas. Toi qui regardes, retrouve l'espérance. Prendre Dante et ses visions à bras-le-corps, les déployer en relief aux sources de la création, être aussi à l'aise avec Eve, Adam, saint-Jean-Baptiste, les damnés en tous genres dans leurs attitudes coulées et leurs convulsions, suppose une énergie et une délicatesse obtenues par un travail incessant. Rodin n'arrêtait pas. (...)

Rodin disait : "Quand on commence à comprendre la nature, les progrès ne cessent plus." C'est sa déclaration de work in progress. La "nature" ? C'est le langage de l'époque, beaucoup plus réservé que l'image. Il est aussi trompeur que les titres donnés aux statues et qui sont, le plus souvent, comme des voiles jetés sur leur éclatante impudeur. Le Baiser ? Oui, sans doute, mais pas du bout des lèvres. L’Éternel Printemps ? Soit, mais quelle poigne fraîche repoussant le marbre comme un inutile soleil ! La Danaïade ? Si vous voulez, mais quelle souplesse pornographique (dont on mesure mieux la provenance concrète en feuilletant les dessins secrets de femmes "en situation" dans son atelier) ! Pygmalion et Galatée, Niobé, Fugit Amor... Allons, allons tout cela est très explicite, comme si Rodin avait voulu le dire : le paradis est là, nulle part ailleurs, dans cet orgasme cruel et précis, l'enfer vient seulement d'en ignorer la beauté et le mécanisme. Les  Danseuses cambodgiennes ? Qui les a vues de son temps, comme lui ? Sans fin, il parle d'"enchantement", d'"ivresse". Sous pression, il écrit des lettres pleine de fautes d'orthographe, sans ponctuation, mais d'un lyrisme inouï.(...)


***

Première de couverture : détail de Bacchus et Ariane, de Titien


Bacchus et Ariane, Titien, XVIe s.


Petit historique de la toile (trouvé sur Wikipédia ou ici en compagnie d'autres tableaux du Titien) :

L'histoire de Bacchus et d'Ariane, jusqu'alors peu représentée, avait inspiré les poètes latins Ovide et Catulle. Le commanditaire a probablement fait parvenir à Titien, en même temps que les toiles et les cadres, des extraits traduits de leurs œuvres. Jamais texte ni mythe païen n'ont été mis en scène de manière aussi tapageuse, ni avec un tel déploiement de pigments rares et précieux - qui n'étaient du reste disponibles qu'à Venise. 

Après avoir aidé Thésée à vaincre le Minotaure, Ariane quitte la Crète avec lui. A Naxos, Thésée l'abandonne cependant sur le rivage. On voit ici son navire s'éloigner sur la gauche. "Sur tout le rivage, retentirent ensuite à un rythme endiablé cymbales et tambours" : ils annonçaient l'arrivée d'un char tiré par des guépards, de Bacchus et de sa suite déchaînée composée de ménades, de satyres - dont l'un, "ceint de serpents contorsionnés", et de Silène ivre, accroché à son âne. Voix, couleur, et Thésée, tout avait quitté Ariane, terrorisée au moment où le dieu saute de son chariot pour l'emporter et en faire son épouse. Elle deviendra la constellation représentée ici au-dessus d'elle. Bacchus et Ariane qui se détachent sur un fond outremer, sont animés du même élan, auquel fait écho le mouvement des cymbales tenues par la ménade à la tunique orange, qui semble être le pendant d'Ariane. Le petit chien aboie : il est excité par la présence du faune qui, du jasmin dans les cheveux, se pavane tout en tirant une tête de veau auprès d'une fleur de câpre symbolisant l'amour. 


Explications encore plus complètes ici...