"Destruction d'un coeur"
Stefan Zweig
Présentation de ce recueil de trois nouvelles, ici.
Quelques extraits choisis de la première, "Destruction d'un cœur" :
p. 11 Pour ébranler irrémédiablement un cœur, le destin n'a pas toujours
besoin de prendre un grand élan et de déployer une force brutale et
brusque ; il semble que précisément son indomptable volonté formatrice
éprouve un plaisir spécial à faire naître d'un motif futile la
destruction. Dans notre obscure langue humaine, nous appelons ce
premier contact sans gravité "cause occasionnelle" et nous comparons
avec étonnement son peu d'importance apparente avec les conséquences
souvent formidables qui en dérivent ; mais de même qu'une maladie ne
commence pas avec son diagnostic, de même le sort d'un homme ne commence
pas au moment où il devient visible, et où il se réalise. Toujours,
dans l'esprit et dans le sang, le Destin œuvre intérieurement, longtemps
avant de toucher l'âme du dehors. Se connaître, c'est déjà se défendre,
et la plupart du temps inutilement.
p. 55
Mais le vieil homme n'avait d'yeux que pour Erna et son partenaire. De
quelle façon ce lévrier posait avec légèreté ses mains caressantes sur
les tendres épaules, comme si cette créature lui appartenait toute
entière ! Comme le corps de la jeune fille, bercé et s'abandonnant,
semblant se promettre, se pressait contre celui du cavalier ! Comme les
deux danseurs se confondaient presque l'un dans l'autre, sous ses
propres yeux, avec une passion péniblement contenue ! Oui, c'était lui,
lui, car dans ces deux corps ondoyants s'affirmait manifestement la
flamme de leur union, l'ardeur d'une communion qui était déjà passée
dans leur sang. Oui, c'était lui, lui, ce ne pouvait être que lui ; il
le lisait dans les yeux de sa fille qui, mi-clos, et pourtant brillants
d'un vif éclat, reflétaient dans ce balancement presque aérien le
souvenir d'une jouissance plus ardente. Oui, c'était lui, le voleur,
qui, la nuit, saisissait et cambriolait frénétiquement ce qui maintenant
se voilait, à demi transparent, sous la robe mince et ondoyante, ---
son enfant, son enfant ! Involontairement, il s'approcha, pour
l'arracher des mains de cet homme, mais elle ne le remarqua pas. Tous
ses mouvements étaient abandonnés au rythme, à la pression de son
cavalier --- du séducteur ---, qui l’assujettissait insensiblement ; la
tête penchée en arrière, la bouche ouverte et humide, toute ivresse et
s'oubliant elle-même, elle voguait librement dans les flots voluptueux
de la musique, sans sentir l'espace qui l'entourait, sans avoir
conscience ni du temps ni de la présence de cet homme ---, de ce vieil
homme tremblant et soufflant, qui, le regard injecté de sang, la
dévisageait fixement dans un fanatique transport de colère. Elle ne
sentait qu'elle-même, ses jeunes membres suivant sans résistance le
rythme bref de cette danse haletante et tourbillonnante ; elle ne
sentait qu'elle-même --- et que l'haleine d'un mâle la désirait, qu'un
bras fort l'étreignait, que dans cette molle oscillation il lui fallait
faire tous ses efforts pour ne pas se précipiter sur lui avec des lèvres
passionnées et avec l'ardeur brûlante et pénétrante du don de soi.

J'aime assez la place que vous accordez à Zweig dans vos pages. A me donner envie de le relire, quoique j'ai fini par préférer la froideur médicale de Schnitzler.
RépondreSupprimerC'est amusant que vous écriviez cela aujourd'hui : je viens de finir une autre nouvelle, empruntée ce matin à la bibliothèque sur mon lieu de vacances : "Le voyage dans le passé" et ai repéré beaucoup d'autres choses de lui que j'aimerais lire (et éventuellement présenter ici) !
Supprimer