"Les vies denses"
Émilie Frèche
Éditions Ramsay
Un livre très troublant, que j'ai lu dans la journée et que j'avais choisi pour le jeu de mots dans le titre. Je ne veux surtout pas résumer le roman, juste souligner quelques passages, pris ici ou là, et donnant l'ambiance de l'histoire.
Note de l'éditeur (extrait) :
Deux passions parallèles les habitent, qui ne semblent avoir en commun que leur caractère fantasmatique. Cependant, un corps à corps peu à peu se dessine, à travers lequel les vies denses des deux protagonistes ne dansent pas toujours au même rythme.
Le jeu de faux-semblants, les révélations progressives soutiennent la matière originale d'une parabole esthétique et surprenante sur le couple et le secret amoureux.
Émilie Frèche, vingt-cinq ans, titulaire d'une maîtrise de Lettres modernes et d'un DEA de philosophie du droit, pratique la sculpture sur argile depuis dix ans.
Les extraits que j'ai choisis :
p. 29--31 Tout est blanc, du sol au plafond. Dans cette clarté, se noient des paysages irréels et incolores. Je sens mon corps et mon cœur qui bat fort, à la manière d'un métronome. Mécanique. Imperturbable. Inquiétant. Il me semble que je danse, ou que je vole. L'air est doux, léger et odorant. Un alizé souffle dans mes cheveux, caresse agréablement mon visage. Je suis sereine. Je n'appartiens à rien d'autre qu'à cet instant, à la promesse de ce jour éternel, et mon corps attend d'être cueilli. Puis le vent printanier se précise. Il s'arrête et m'enveloppe, se change en une main, et cette main bientôt devient la sienne. Je sens ses doigts sur ma joue. Oui, c'est bien sa main qui me tâte, qui me parcourt d'un bout à l'autre de moi-même. Étrangement, dès que nos corps se rencontrent, ils s'effacent jusqu'à la transparence.
Je ne vois pas son visage. Je sais pourtant que c'est lui. C'est Carcor. De sa seule main, il me transporte, me fait tournoyer dans la lumière. J'ai fermé les yeux et, derrière mes paupières, se bousculent des dizaines de couleurs qui s'entrechoquent en un feu d'artifice. Une fraîche rosée vient alors se déposer sur mes lèvres bientôt humides et, de ma bouche désireuse, éclot une fleur que je sens bourgeonner (...)
Au-delà de ces visions que je ne m'explique guère, la transparence de notre union est ce qui me fait le plus mal. Je n'arrive pas à saisir Carcor. Pourtant, notre union est une évidence. Il m'est inconnu. Je n'ai jamais vu son visage, je n'ai jamais aperçu sa silhouette. Je ne connais de lui que ce que la postérité découvrira si elle reconnaît son talent. Depuis quinze ans, Carcor m'envoie ses sculptures à la galerie dont je suis propriétaire. Il ne manque jamais de les signer et moi de les exposer. Il y a entre nous cet accord tacite qui entretient une relation que seules la terre et l'argile soutiennent. Mais ce lien est aujourd'hui si solide que nous nous connaissons mieux que si nous avions toujours partagé le même lit. Je ne pensais jamais que nous en arriverions là.(...)
p. 33 Mon histoire avec Carcor a quelque chose de mécanique. Ses travaux déclenchent dans mon corps une série de phénomènes naturels qui s'intensifient : affolement du rythme cardiaque, moiteur subite et incontrôlable des tempes et des mains, gorge sèche et déglutition difficile... On dirait les effets secondaires de certains médicaments. Je ne m'y accoutume pas. J'y suis chaque fois plus sensible, sans doute parce que sa main façonne la glaise de manière de plus en plus étonnante. Chacune de ses sculptures marque un pas de plus vers notre union.
p. 40 Nous avions atteint l'irréversible. Il était artiste. J'étais amoureuse.
p. 58 (...) Nous ne nous sommes jamais vus, et pourtant nous partageons quelque chose. J'ai décelé son talent et de l'alliance entre mon œil et sa main est née cette reconnaissance. Nous avons enfanté le succès. Dans mes songes éveillés, nous nous retrouvons et, ensemble, nous savourons les lauriers de la gloire. Je m'imagine lui lire les critiques alors qu'il peaufine une de ses créations. Il me demande conseil sur une teinte, une forme, un modèle. De retour dans le réel, je ressens la plénitude d'une expérience unique et sublime. Mon histoire, notre union, notre amour dépassent tout idéal. J'attends avec impatience le jour de notre rencontre. Ce n'est qu'une question de temps, mais c'est une évidence.

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