"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)
jeudi 23 août 2012
"Destruction d'un cœur"
Stefan Zweig
Nouvel extrait, la 3e nouvelle de cet ouvrage : "Le jeu dangereux"
p. 165 et suivantes Il est tout à fait indifférent à des jeunes filles de cet âge là de lire des poésies bonnes ou mauvaises, sincères ou artificielles. Les vers sont seulement là pour elles des coupes où abreuver leur soif et elles ne font pas attention à la qualité du vin qu'il y a dedans, car l'ivresse est déjà en elles avant qu'elles aient bu. Et ainsi cette jeune fille était si débordante de passion que celle-ci brillait dans ses yeux, elle faisait trembler la pointe de ses doigts au-dessus de la table et donnait à sa marche une allure particulière et maladroite ; cependant c'était une sorte de balancement ailé entre l'envol et la crainte. On voyait qu'elle brûlait d'envie de parler avec quelqu'un, de livrer à quelqu'un un peu de sa plénitude, mais il n'y avait personne ; il n'y avait que la solitude et le bruit monotone des aiguilles à droite et à gauche, ainsi que les regards froids et pensifs des deux dames. Je fus pris d'une compassion infinie. Et pourtant, je ne pouvais m'approcher d'elle (...) Je pensai : Voici une jeune fille novice et inexpérimentée, qui est sans doute pour la première fois en Italie et qui voit dans l'Allemagne --- grâce à l'Anglais Shakespeare, qui n'y est jamais allé --- le pays de l'amour romantique, des Roméos, des aventures mystérieuses, des éventails qu'on laisse tomber sur le parquet, des poignards étincelants, des masques, des duègnes et des lettres de tendresse. Certainement, elle rêve d'aventures et qui peut connaître les rêves des jeunes filles --- ces nuées blanches et flottantes qui vont sans but dans le bleu et qui, semblables à celles du ciel, s'embrasent toujours vers le soir de couleurs plus ardentes, d'abord de rose et puis d'un rouge enflammé ? Ici, rien ne lui semblera plus invraisemblable ou impossible. C'est pourquoi je résolus de lui inventer un mystérieux amoureux et, le soir même, j'écrivis une longue lettre pleine de tendresse humble et respectueuse, d'allusions singulières, et sans aucune signature. Une lettre qui ne demandait rien, qui ne promettait rien, à la fois exaltée et réservée, bref une lettre d'amour romantique, comme on en voit dans la poésie. Et, comme je savais que, quotidiennement, poussée par son agitation, elle était toujours la première à paraître au déjeuner, je glissai cette lettre sous sa serviette.
Le lendemain arriva ; je l'observai du jardin, je vis sa surprise incrédule, son effroi soudain ; je vis la rouge flamme qui jaillit sur ses joues pâles et qui rapidement se propagea jusqu'à sa gorge. Je vis les regards perplexes qu'elle jetait autour d'elle, son frémissement, le mouvement furtif avec lequel elle cacha la lettre, et puis je la vis s'asseoir, nerveuse et agitée, touchant à peine au déjeuner et se levant aussitôt pour aller n'importe où, dans les couloirs ombreux et déserts, déchiffrer l'écrit mystérieux...
(...) mais, dans cette seconde rapide comme l'éclair, j'avais senti une interrogation si enflammée que j'en fus presque effrayé. Et, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des années, j'éprouvai de nouveau qu'aucune volupté n'est plus dangereuse, plus attirante et plus perverse que celle que l'on ressent en faisant jaillir cette première étincelle dans les yeux d'une jeune fille.
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