"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mardi 28 août 2012

La vie secrète de Salvador Dali 
Gallimard


Encore d'autres extraits, de ce roman si spécial...


Partie III- Chapitre XIV

p. 429--430 (...) Ce livre s'achève. D'ordinaire les écrivains rédigent leurs Mémoires après avoir vécu, vers la fin de leur existence. A l'encontre de tout le monde, il m'a semblé plus intelligent d'écrire d'abord mes Mémoires, puis de les vivre. Vivre ! Pour cela, il faut savoir liquider la moitié de sa vie, afin de poursuivre l'autre moitié, enrichi par l'expérience. (...)

Peau neuve et terre neuve ! Terre de liberté si possible, celle d'Amérique de préférence parce qu'elle est jeune, vierge et sans l'ombre d'un drame. Ma vieille peau, on la retrouvera un peu partout, dispersée sur les routes du Nouveau Monde, dans les déserts de l'Arizona comme dans les plaines du Far West, sur les plages de Californie ou dans la ville de Pittsburg, au bord du lac Salé ou accrochée aux pics des Rocheuses, le long du garde-fou du pont "antédiluvien" de San Fransisco où dix mille vierges nues, les plus belles d'Amérique, m'accueillirent alignées sur mon passage comme deux rangées de tuyaux d'orgue en chair d'ange, aux sexes en forme de coquilles marines...

Ma métamorphose  est tradition, car la tradition est précisément changement et réinvention d'une autre peau. Il ne s'agit pas de chirurgie esthétique ou de mutilation, mais de renaissance. Je ne renonce à rien, je continue. Et je continue par le commencement, puisque j'avais commencé par la fin. Vieillirai-je enfin ? J'ai toujours débuté par la mort. Mort et résurrection, révolution et renaissance, tels sont les mythes daliniens de ma tradition. Mon idylle avec Gala faillit s'ouvrir dans la mort.A l'heure où j'écris ces pages, après sept ans de vie commune, je décide de terminer ce livre comme un roman ou un conte de fées, et d'épouser régulièrement Gala devant un prêtre de l’Église catholique.


Épilogue

p. 433-434 Nous sommes le 30 juillet 1941, date à laquelle j'ai promis à mon éditeur anglais d'écrire le mot fin au bas du manuscrit. Je suis tout nu et seul dans ma chambre de Hampton Manor, Virginie. En m'approchant du grand miroir, je puis contempler dans les yeux ce Salvador Dali que je suis seul à connaître dans l'intimité depuis trente six ans. Mes cheveux ont toujours ce beau noir d'ébène que j'aime tant. Je n'ai même pas un cor au pied. Mes bras, mes jambes, mon torse sont les mêmes que ceux de l'adolescent glorieux que j'ai été. A peine mon ventre a-t-il pris une légère courbe convexe qui ne me déplaît pas absolument. Je ne suis pas à la veille d'entreprendre un voyage en Chine, ni même de divorcer. Je ne pense pas non plus à me suicider ou à me jeter dans l'abîme, désespérément accroché au placenta mou et tiède d'un parachute de soie. Je n'ai envie de me battre en duel avec personne. Je ne désire plus que deux choses : aimer Gala ma femme, et savoir vieillir, cet art si délicat, si impossible à tant d'autres.

Et toi aussi, Europe que je chéris, j'espère que je te retrouverai prochainement, un peu vieillie par toutes ces épreuves. Enfant, j'ai su être méchant et grandir à l'ombre du mal. J'aime encore faire souffrir. Mais depuis quelque temps, je sais que je commence d'aimer la femme que j'ai épousée voici sept ans. Mieux, je commence de l'aimer selon les préceptes de l’Église catholique et romaine et je pourrais me dire comme Unamuno qui en donnait la définition : "Si ta femme a mal dans la jambe gauche, tu dois ressentir ce mal dans ta jambe gauche".

4 commentaires:

  1. Le 30 juillet 1941 : naissance à Philippeville (Algérie) de Jean-Louis Comoli. Par choix, peu de films de fiction (mais L'Ombre rouge). Et un engagement réfléchi dans le documentaire. Auteur d'ailleurs d'un "Cinéma contre spectacle"...

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    1. Si je vous comprends bien, c’est là une élégante critique, à peine déguisée ;-)

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    2. je manque certainement d'objectivité quant aux postures de Dali alors que Lorca finira sous les balles franquistes...

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    3. Non, JEA, pas du tout !
      Loin de moi l'idée de critiquer votre opinion : je n'avais absolument pas compris
      votre position quant à cet artiste et vous remercie pour cette mise au point.

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