Philippe Sollers
Folio
Partie II
Casanova intégral
D'où vient, cependant, l'enchantement constant à lire, même dans la version Laforgue, ces Mille et Une Nuits d'Occident ? C'est qu'il s'agit simplement d'un des plus beaux romans de tous les temps, racontant une performance alchimique dont chacun rêve mais que peu atteignent : faire de sa vie un roman. Si les romans servent à imaginer les vies qu'on n'a pas eues, Casanova, lui, peut affirmer tranquillement : "Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie." Et quelle matière ! "En me rappelant les plaisirs que j'ai eus, je les renouvelle, j'en jouis une seconde fois, et je ris de peines que j'ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l'univers, je parle à l'air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d'hôtel le rend à son maître avant de disparaître." (Notez que Casanova ne dit pas que le maître doit disparaître.) Il s'est organisé une fête de tous les instants, rien ne l'empêche, rien ne le contraint, ses maladies mêmes et ses fiascos l'intéressent ou l'amusent ; et toujours, partout à l'improviste, des femmes sont là pour rentrer dans son tourbillon magnétique.
Partie II
Rodin et la main de Dieu
(...) C'est un cas énorme. Le théâtre de Rodin comprend non seulement la tragédie et l'épopée passionnelle et spirituelle (liaison de quinze ans avec Camille, conversion de Paul comme pour faire contrepoids), mais aussi Rilke, les Institutions, les ombres magnétiques de Hugo et de Balzac, les gouvernements successifs, les mystères de Paris, l'histoire entière de la sculpture, des Grecs à Michel-Ange, et jusqu'à nos jours. Vous ajoutez en coulisse une brûlure érotique intense, et vous avez l'opéra. "Bourreau" a, paraît-il, crié quelqu'un devant L'homme qui marche. Oui. Il faut aller à l'hôtel Biron devant La porte de l'Enfer. Je ne m'en lasse pas. Toi qui regardes, retrouve l'espérance. Prendre Dante et ses visions à bras-le-corps, les déployer en relief aux sources de la création, être aussi à l'aise avec Eve, Adam, saint-Jean-Baptiste, les damnés en tous genres dans leurs attitudes coulées et leurs convulsions, suppose une énergie et une délicatesse obtenues par un travail incessant. Rodin n'arrêtait pas. (...)
Rodin disait : "Quand on commence à comprendre la nature, les progrès ne cessent plus." C'est sa déclaration de work in progress. La "nature" ? C'est le langage de l'époque, beaucoup plus réservé que l'image. Il est aussi trompeur que les titres donnés aux statues et qui sont, le plus souvent, comme des voiles jetés sur leur éclatante impudeur. Le Baiser ? Oui, sans doute, mais pas du bout des lèvres. L’Éternel Printemps ? Soit, mais quelle poigne fraîche repoussant le marbre comme un inutile soleil ! La Danaïade ? Si vous voulez, mais quelle souplesse pornographique (dont on mesure mieux la provenance concrète en feuilletant les dessins secrets de femmes "en situation" dans son atelier) ! Pygmalion et Galatée, Niobé, Fugit Amor... Allons, allons tout cela est très explicite, comme si Rodin avait voulu le dire : le paradis est là, nulle part ailleurs, dans cet orgasme cruel et précis, l'enfer vient seulement d'en ignorer la beauté et le mécanisme. Les Danseuses cambodgiennes ? Qui les a vues de son temps, comme lui ? Sans fin, il parle d'"enchantement", d'"ivresse". Sous pression, il écrit des lettres pleine de fautes d'orthographe, sans ponctuation, mais d'un lyrisme inouï.(...)
***
Première de couverture : détail de Bacchus et Ariane, de Titien
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| Bacchus et Ariane, Titien, XVIe s. |
Petit historique de la toile (trouvé sur Wikipédia ou ici en compagnie d'autres tableaux du Titien) :
L'histoire de Bacchus et d'Ariane, jusqu'alors peu représentée,
avait inspiré les poètes latins Ovide et Catulle. Le commanditaire
a probablement fait parvenir à Titien, en même temps que
les toiles et les cadres, des extraits traduits de leurs œuvres.
Jamais texte ni mythe païen n'ont été mis en scène
de manière aussi tapageuse, ni avec un tel déploiement
de pigments rares et précieux - qui n'étaient du reste
disponibles qu'à Venise.
Après avoir aidé Thésée
à vaincre le Minotaure, Ariane quitte la Crète avec lui.
A Naxos, Thésée l'abandonne cependant sur le rivage. On
voit ici son navire s'éloigner sur la gauche. "Sur tout
le rivage, retentirent ensuite à un rythme endiablé cymbales
et tambours" : ils annonçaient l'arrivée d'un char
tiré par des guépards, de Bacchus et de sa suite déchaînée
composée de ménades, de satyres - dont l'un, "ceint
de serpents contorsionnés", et de Silène ivre, accroché
à son âne. Voix, couleur, et Thésée, tout
avait quitté Ariane, terrorisée au moment où le
dieu saute de son chariot pour l'emporter et en faire son épouse.
Elle deviendra la constellation représentée ici au-dessus
d'elle. Bacchus et Ariane qui se détachent sur un fond outremer,
sont animés du même élan, auquel fait écho
le mouvement des cymbales tenues par la ménade à la tunique
orange, qui semble être le pendant d'Ariane. Le petit chien aboie
: il est excité par la présence du faune qui, du jasmin
dans les cheveux, se pavane tout en tirant une tête de veau auprès
d'une fleur de câpre symbolisant l'amour.
Explications encore plus complètes ici...


La Porte de l'enfer, de Rodin, est toujours à l'hôtel Biron (il suffit de pousser une autre porte avant).
RépondreSupprimerSollers a toujours le goût sûr et le fait qu'il ait finalement quitté (même si pas de son plein gré) le Journal du Dimanche en est encore une preuve.
Oui, très bonne idée : je pensais que l'exposition "Rodin, la chair et le marbre" était terminée, mais pas du tout !
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