"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mardi 7 août 2012

"L'amour d'Erika Ewald"
Stefan Zweig


Un petit résumé du recueil de ces 4 nouvelles, ici...


(...) Elle aimait à se confier à elle-même dans ces rêves éveillés, car une pudeur quasi exacerbée ne lui permettait jamais de faire devant les autres la moindre allusion à ses sentiments, bien que son âme frémît sous le poids des paroles qu'elle ne parvenait pas à prononcer, comme la branche d'un arbre vacille sous la charge des fruits trop mûrs. Et seul un léger tiraillement tout à fait imperceptible autour de ces lèvres étroites et pâles trahissait qu'un combat acharné se livrait en elle et qu'elle était la proie de désirs effrénés qui ne voulaient pas se laisser traduire par des mots, et qui, parfois seulement, agitaient sa bouche fermement close d'un trésaillement farouche, comme si soudain elle était secouée de sanglots.

(...) Erika alla dans sa chambre et commença de se dévêtir avec lenteur. Il était encore très tôt ce soir là. D'ordinaire, elle avait coutume de lire jusque très tard dans la nuit, ou elle restait appuyée à la fenêtre, emplie d'une sensation de bien-être, à regarder loin au-delà des toits clairs, illuminés par la lune, baignés dans des flots de lumière argentée. Ses pensées n'étaient jamais très précises, elle n'éprouvait qu'un amour pour le clair de lune éclatant, étincelant, qui se répandait pourtant avec tant de douceur et qui faisait briller comme des miroirs des milliers de vitres derrière lesquelles s'abritaient les mystères de la vie. Mais aujourd'hui elle ressentait une douce lassitude, une pesanteur bienheureuse qui invite à se blottir sous des couvertures chaudes et moelleuses. Une somnolence, qui n'est autre qu'un désir de rêves suaves et radieux, coulait à travers ses membres, les refroidissait doucement et les engourdissait ainsi qu'un poison. Elle se redressa d'un geste brusque, se libéra presque à la hâte de ses derniers vêtements, éteignit la chandelle. Encore un instant --- puis elle s'étira dans son lit.

Pareils à des ombres chinoises, les souvenirs heureux de la journée se remirent à danser allégrement devant ses yeux. Elle était allée chez lui aujourd'hui... Ils avaient de nouveau --- lui au violon, elle au piano --- répété ensemble pour leur concert où elle devait l'accompagner. Et ensuite il avait joué pour elle --- Chopin, une ballade sans paroles. Et puis il lui avait dit des mots doux et tendres, tellement de mots tendres !

(...) A son réveil, elle trouva une carte postale sur son lit. Ce n'étaient que quelques mots, jetés d'une main ferme et énergique, des mots comme on en prodigue à des étrangers. Mais Erika les ressentit comme un présent et comme un bonheur, parce qu'ils avaient été écrits par lui ; elle avait le don d'entrevoir la véritable plénitude cachée derrière un détail insignifiant. Et ainsi il ne lui suffisait pas que l'amour soit une douce clarté qui nimbe tous les êtres ; ce sentiment transfigurateur devait se perdre si profondément qu'il s'apparenterait à une flamme intérieure émanant de toutes les choses inanimées. Dès les premières années de sa jeunesse, son caractère craintif, solitaire et réservé lui avait appris à ne pas considérer les objets comme froids et sans vie, mais à voir en eux des amis discrets et tendres qui confient des secrets à qui les écoute. Livres, tableaux, paysages et morceaux de musique lui parlaient, car elle avait conservé la faculté poétique propre à l'enfance de voir dans des corps peints, dans des objets inanimés, une réalité pleine de mouvement et riche en couleurs. là avaient été ses bonheurs et ses fêtes solitaires avant que l'amour ne soit venu à elle.

Ainsi les quelques signes tracés sur le papier constituèrent aux aussi pour elle un événement. Elle lut les mots comme il avait coutume de les  prononcer, avec l'intonation douce et musicale de sa voix ; elle s'efforça de glisser dans son propre nom le charme suave et secret que seul peut conférer le langage de la tendresse. Elle rechercha dans les quelques phrases, écrites dans un style froid et respectueux à cause de ses parents, la résonance enfouie de l'amour et, perdue dans ses rêves, elle s'attarda tellement sur chacun des caractères de chaque ligne qu'elle fut sur le point d'en oublier le contenu. (...) Mais elle lisait et relisait sans cesse ces lignes, parce qu'elle croyait y entendre un sentiment puissant, obsédant, qui n'était en réalité que l'écho de celui qu'elle éprouvait elle-même.


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