"L'amour d'Erika Ewald"
Stefan Zweig
Un petit résumé du recueil de ces 4 nouvelles, ici...
(...) Elle aimait à se confier à elle-même dans ces rêves éveillés, car
une pudeur quasi exacerbée ne lui permettait jamais de faire devant les
autres la moindre allusion à ses sentiments, bien que son âme frémît
sous le poids des paroles qu'elle ne parvenait pas à prononcer, comme la
branche d'un arbre vacille sous la charge des fruits trop mûrs. Et seul
un léger tiraillement tout à fait imperceptible autour de ces lèvres
étroites et pâles trahissait qu'un combat acharné se livrait en elle et
qu'elle était la proie de désirs effrénés qui ne voulaient pas se
laisser traduire par des mots, et qui, parfois seulement, agitaient sa
bouche fermement close d'un trésaillement farouche, comme si soudain
elle était secouée de sanglots.
(...) Erika alla dans sa chambre et commença de se dévêtir avec lenteur.
Il était encore très tôt ce soir là. D'ordinaire, elle avait coutume de
lire jusque très tard dans la nuit, ou elle restait appuyée à la
fenêtre, emplie d'une sensation de bien-être, à regarder loin au-delà
des toits clairs, illuminés par la lune, baignés dans des flots de
lumière argentée. Ses pensées n'étaient jamais très précises, elle
n'éprouvait qu'un amour pour le clair de lune éclatant, étincelant, qui
se répandait pourtant avec tant de douceur et qui faisait briller comme
des miroirs des milliers de vitres derrière lesquelles s'abritaient les
mystères de la vie. Mais aujourd'hui elle ressentait une douce
lassitude, une pesanteur bienheureuse qui invite à se blottir sous des
couvertures chaudes et moelleuses. Une somnolence, qui n'est autre qu'un
désir de rêves suaves et radieux, coulait à travers ses membres, les
refroidissait doucement et les engourdissait ainsi qu'un poison. Elle se
redressa d'un geste brusque, se libéra presque à la hâte de ses
derniers vêtements, éteignit la chandelle. Encore un instant --- puis
elle s'étira dans son lit.
Pareils à des ombres chinoises, les souvenirs heureux de la journée se
remirent à danser allégrement devant ses yeux. Elle était allée chez lui
aujourd'hui... Ils avaient de nouveau --- lui au violon, elle au piano
--- répété ensemble pour leur concert où elle devait l'accompagner. Et
ensuite il avait joué pour elle --- Chopin, une ballade sans paroles. Et
puis il lui avait dit des mots doux et tendres, tellement de mots
tendres !
(...) A son réveil, elle trouva une carte postale sur son lit. Ce
n'étaient que quelques mots, jetés d'une main ferme et énergique, des
mots comme on en prodigue à des étrangers. Mais Erika les ressentit
comme un présent et comme un bonheur, parce qu'ils avaient été écrits
par lui ; elle avait le don d'entrevoir la véritable plénitude cachée
derrière un détail insignifiant. Et ainsi il ne lui suffisait pas que
l'amour soit une douce clarté qui nimbe tous les êtres ; ce sentiment
transfigurateur devait se perdre si profondément qu'il s'apparenterait à
une flamme intérieure émanant de toutes les choses inanimées. Dès les
premières années de sa jeunesse, son caractère craintif, solitaire et
réservé lui avait appris à ne pas considérer les objets comme froids et
sans vie, mais à voir en eux des amis discrets et tendres qui confient
des secrets à qui les écoute. Livres, tableaux, paysages et morceaux de
musique lui parlaient, car elle avait conservé la faculté poétique
propre à l'enfance de voir dans des corps peints, dans des objets
inanimés, une réalité pleine de mouvement et riche en couleurs. là
avaient été ses bonheurs et ses fêtes solitaires avant que l'amour ne
soit venu à elle.
Ainsi les quelques signes tracés sur le papier constituèrent aux aussi
pour elle un événement. Elle lut les mots comme il avait coutume de les
prononcer, avec l'intonation douce et musicale de sa voix ; elle
s'efforça de glisser dans son propre nom le charme suave et secret que
seul peut conférer le langage de la tendresse. Elle rechercha dans les
quelques phrases, écrites dans un style froid et respectueux à cause de
ses parents, la résonance enfouie de l'amour et, perdue dans ses rêves,
elle s'attarda tellement sur chacun des caractères de chaque ligne
qu'elle fut sur le point d'en oublier le contenu. (...) Mais elle lisait
et relisait sans cesse ces lignes, parce qu'elle croyait y entendre un
sentiment puissant, obsédant, qui n'était en réalité que l'écho de celui
qu'elle éprouvait elle-même.

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