Stefan Zweig
1926
J'aime bien cette couverture avec le cœur/aimant.
Un bel article ici une autre analyse (là) que je recopie ci-dessous :
Dans ce récit à la première personne, le " je " est celui de Roland, le jeune homme de 19 ans que le narrateur était à une époque désormais lointaine et qu'il s'efforce, aujourd'hui, de retrouver. L'étudiant d'alors, tout en essayant d'analyser à quoi est dû le magnétisme de son professeur de philologie, se laisse vite gagner par un sentiment passionné, où se mêlent un enthousiasme juvénile et une admiration presque filiale, et qui grandit de jour en jour jusqu'à friser l'idolâtrie.
Face à cette demande affective le professeur a un comportement tout à fait imprévisible. Tantôt il le laisse avec tendresse s'approcher de lui, parfois il le repousse avec irritation. Cette continuelle " douche froide " est ressentie par le disciple de façon très douloureuse. Elle le pousse naturellement à interpréter toutes les réactions de cet homme qui, sans conteste, est pour lui une figure paternelle. Et la conclusion à laquelle il aboutit toujours est qu'il est rejeté. L'angoisse profonde qu'il éprouve alors peut être comprise comme un mécanisme de défense contre la colère suscitée par l'injustice. Mais en même temps il aime son purgatoire. Le rapport passionné qu'il tente d'instaurer avec son " maître ", en dépit de son désespoir et de sa souffrance, se nourrit donc, en grande partie, de la fameuse Hassliebe, ce sentiment ambivalent fait d'amour et de haine, si caractéristique des adolescents. Il y a d'ailleurs quelque chose d'enfantin et de touchant dans les efforts que le jeune homme déploie pour s'identifier à un être pour qui il éprouve un désir presque fusionnel.
Malgré l'état de détresse et d'extrême confusion psychique où il se trouve, le héros commence peu à peu à concevoir des soupçons - et le lecteur avec lui, sur cet homme solitaire et énigmatique qui se dérobe perpétuellement. Et, en même temps que la souffrance, grandit aussi la certitude que cet homme cache un secret. Ce secret sera révélé à la fin de l'œuvre, à huis clos, au crépuscule, dans la pénombre et donc, on pense ici inévitablement à la cure psychanalytique - de façon que l'échange se fasse exclusivement par la parole.
***
p. 56 Il sentait parfois probablement combien son aspect m'éprouvait, il le sentait peut-être dans mes yeux, à mes mains inquiètes ; il pouvait deviner, par exemple, que sur mes lèvres flottait invisible une prière implorant sa confiance, ou bien il pouvait reconnaître dans mon attitude tâtonnante le désir fervent et secret de prendre sur moi et en moi sa douleur. Certainement il s'en apercevait, car à l'improviste il interrompait la conversation animée et me regardait avec émotion ; même son regard, d'une chaleur singulière, obscurci par sa propre plénitude, m'enveloppait tout entier. Alors, souvent il prenait ma main et la tenait longtemps avec agitation ; et toujours j'attendais : maintenant, maintenant, maintenant il va me parler. Mais à la place c'était la plupart du temps un geste brusque, parfois même une parole froide, dégrisante et ironique à dessein. Lui qui était l'enthousiasme personnifié, qui l'avait éveillé et entretenu en moi, l'écartait soudain, comme une faute qu'on efface dans un devoir mal écrit ; et plus il me voyait l'âme ouverte, aspirant à sa confiance, plus il prononçait avec âpreté des paroles glaciales, comme "Vous ne comprenez pas cela !" ou bien : "Laissez donc ces exagérations-là" paroles qui me surexcitaient et me portaient au désespoir. Combien j'ai souffert à cause de cet homme survolté, qui lançait des éclairs, passant brusquement du chaud au froid, qui inconsciemment m'enflammait pour me glacer aussitôt, et qui par sa fougue exaltait la mienne, pour brandir ensuite le fouet d'une remarque ironique ! --- Oui, j'avais le sentiment cruel que plus je m'approchais de lui, plus il me repoussait avec dureté et même avec inquiétude. Rien ne devait, rien ne pouvait le pénétrer, pénétrer son secret.
p. 60 Cette lutte pour en apprendre et en connaître davantage dura des semaines : avec entêtement je poursuivais mon forage vers le noyau de feu que je croyais sentir, comme un volcan, sous le rocher de son silence. Enfin, au cours d'une heure fortunée, je parvins à mettre pour la première fois le pied dans son monde intérieur.

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