"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

jeudi 30 août 2012

"Clair de femme"
Roman Gary

J'ai trouvé deux blogs qui parlent remarquablement bien de ce roman : ici et . Les autres que j'ai parcourus ne me plaisaient pas vraiment.


p. 130--131 (...) Il y a une expression bien connue, faite pour plaire, parce qu'elle se veut sagesse : "Il faut faire la part du feu." Et bien non, et pour cause : la part du feu est celle qui ne s'éteint jamais, ne s'éteindra jamais. Vous avez vu dans la rue de très vieux couples inséparables qui se soutiennent en marchant ? C'est ça, la part du feu. Moins il reste de chacun, et plus il reste des deux...
(...) Je baissai les paupières, pour mieux garder. Je vivrai jusqu'au plus grand âge, pour te donner ma mémoire. J'aurai toujours patrie, terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Éclair de femme.


p. 138--139 (...) Après avoir été entièrement démoli, il arrive un moment où tout devient intact. Je vous chante là un hymne primitif et sauvage, car il n'y a pas d'autre façon d'avoir vécu. On dit de l'Illiade que ce n'est qu'une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples vieillissant dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoires. Peut-être ne sentez-vous pas combien j'ai aimé, j'aime une autre femme, et vous pouvez ainsi vous détourner de moi. Ou alors, dites : "Nous en avons assez, nous les femmes, d'être des mères qui rapportent." Eh ! Qui donc vous parle ici de ces errantes moitiés ? Je vous parle du couple, et dans un couple, personne ne sait qui est terre et qui est soleil. C'est une autre espèce, un autre sexe, un autre pays. Ou alors, entretenez-moi d'"indépendance", cette fameuse "indépendance" des séparatistes, ces lieux d'aisance "dames", "messieurs" où l'on s'isole pour se pencher amoureusement sur soi-même. L'homme "indépendant", la femme "indépendante", c'est un bruit qui vient d'ailleurs, des grandes solitudes glacées, là où il n'y a rien que des attelages de chiens, et il faut l'écouter avec respect : c'est l'honneur des démunis.


p. 140--141 (...) Oui, il y a un grand poète qui l'a admirablement exprimé, un grand poète qui n'a rien écrit, qui n'a pas parlé de l'amour et a su dire ainsi la part immense que tient dans notre vie son absence... je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un commencement de tout ce qui vous reste à faire.


p. 142 (...) Je voudrais qu'elle vienne ici à la même saison, quand cette tache mauve de bruyères sera de retour, et dans sa main, ta main se souviendra de la mienne. Il faudrait aussi quelques beaux poèmes, mais comment veux-tu, pour les poètes, parler d'amour, c'est manquer d'originalité, ce qui demande toujours des moyens immenses. L'amour, le couple, alors qu'on va explorer Mars et marcher sur la Lune, non mais sans blague, c'est du passéisme. Et pourtant, qui a donc déjà dit que tout ce qui est féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme ? Personne.

5 commentaires:

  1. quelques clés dans "La nuit sera calme" (Folio)...

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    1. Merci : je note et inscris dans la liste des ouvrages à commander...

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  2. En fait, Gary s'interrogeant sur la dualité homme/femme c'est comme créer son double (Emile Ajar), se démultiplier, se diviser, ne pas être unique

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