"Clair de femme"
Roman Gary
J'ai trouvé deux blogs qui parlent remarquablement bien de ce roman : ici et là.
Les autres que j'ai parcourus ne me plaisaient pas vraiment.
p. 130--131 (...) Il y a une expression bien connue, faite pour plaire,
parce qu'elle se veut sagesse : "Il faut faire la part du feu." Et bien
non, et pour cause : la part du feu est celle qui ne s'éteint jamais, ne
s'éteindra jamais. Vous avez vu dans la rue de très vieux couples
inséparables qui se soutiennent en marchant ? C'est ça, la part du feu.
Moins il reste de chacun, et plus il reste des deux...
(...) Je baissai les paupières, pour mieux garder. Je vivrai jusqu'au
plus grand âge, pour te donner ma mémoire. J'aurai toujours patrie,
terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de
hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites
ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et
ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne
une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Éclair de femme.
p. 138--139 (...) Après avoir été entièrement démoli, il arrive un
moment où tout devient intact. Je vous chante là un hymne primitif et
sauvage, car il n'y a pas d'autre façon d'avoir vécu. On dit de l'Illiade que
ce n'est qu'une épopée et on admire beaucoup ses mille combats
héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples
vieillissant dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles
victoires. Peut-être ne sentez-vous pas combien j'ai aimé, j'aime une
autre femme, et vous pouvez ainsi vous détourner de moi. Ou alors, dites
: "Nous en avons assez, nous les femmes, d'être des mères qui
rapportent." Eh ! Qui donc vous parle ici de ces errantes moitiés ? Je
vous parle du couple, et dans un couple, personne ne sait qui est terre
et qui est soleil. C'est une autre espèce, un autre sexe, un autre pays.
Ou alors, entretenez-moi d'"indépendance", cette fameuse "indépendance"
des séparatistes, ces lieux d'aisance "dames", "messieurs" où l'on
s'isole pour se pencher amoureusement sur soi-même. L'homme
"indépendant", la femme "indépendante", c'est un bruit qui vient
d'ailleurs, des grandes solitudes glacées, là où il n'y a rien que des
attelages de chiens, et il faut l'écouter avec respect : c'est l'honneur
des démunis.
p. 140--141 (...) Oui, il y a un grand poète qui l'a admirablement
exprimé, un grand poète qui n'a rien écrit, qui n'a pas parlé de l'amour
et a su dire ainsi la part immense que tient dans notre vie son
absence... je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux,
de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on
sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un
commencement de tout ce qui vous reste à faire.
p. 142 (...) Je voudrais qu'elle vienne ici à la même saison, quand
cette tache mauve de bruyères sera de retour, et dans sa main, ta main
se souviendra de la mienne. Il faudrait aussi quelques beaux poèmes,
mais comment veux-tu, pour les poètes, parler d'amour, c'est manquer
d'originalité, ce qui demande toujours des moyens immenses. L'amour, le
couple, alors qu'on va explorer Mars et marcher sur la Lune, non mais
sans blague, c'est du passéisme. Et pourtant, qui a donc déjà dit que
tout ce qui est féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme ?
Personne.

quelques clés dans "La nuit sera calme" (Folio)...
RépondreSupprimerMerci : je note et inscris dans la liste des ouvrages à commander...
SupprimerEn fait, Gary s'interrogeant sur la dualité homme/femme c'est comme créer son double (Emile Ajar), se démultiplier, se diviser, ne pas être unique
RépondreSupprimerOu à l'inverse fusionner, non ?
SupprimerOn peut le dire.
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