"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mercredi 29 août 2012

"Sur la route"
Jack Kerouac


En ce moment (jusqu'au 19/08), le Musée des Lettres et des Manuscrits de Paris expose le rouleau de papier de 36 m sur lequel le roman a été écrit. Plus d'infos ici.


Sélection d'extraits :


Préface de Michel Mohrt

Ils sont assez nombreux pour qu'on ait pu parler d'une renaissance littéraire à San Francisco, et c'est au jazz qu'ils ont pris le mot choisi pour nommer leur génération, le mot "beat".

Être "beat", c'est rejeter le passé et le futur, se rebeller contre toute autorité organisée, mépriser le "Square". Le "Square" (mot qui signifie à la fois carré et honnête) est celui qui vit enfoncé dans son ornière, qui croit témoigner par sa vie en faveur de toutes les valeurs décentes --- en un mot le Bourgeois, le Salaud. D'autres termes, eux aussi empruntés au jazz et à la danse, servent à exprimer un état d'esprit, une morale vague, une esthétique plus vague encore : le mot "cool" : frais, léger ; le mot "hip" : hanche ; le mot "swing" : balancement...

Le "Beatman" s'oppose au "Square" en ce qu'il s'est désolidarisé. Il a rejeté le mensonge social, il s'est enfui sur les routes d'Amérique, loin de l'Est industriel, les poèmes de Rimbaud dans une poche, dans l'autre ceux de Jean Genet, désespéré lucide, dur au coeur tendre, amer, pauvre, affamé --- "beat" enfin ! Et à travers le continent "gémissant et terrible", chanté par Whitman, par Mark Twain, par Thomas Wolfe, il a crié sa détresse, sa haine des poètes prébendés des Universités, nouveaux poètes de cour ; il a trompé sa faim en fumant de la marijuana, il s'est saoulé à mort le samedi soir dans une petite ville des Rocheuses, il a mordu la poussière, passé quelques mois peut-être dans une maison de correction où il s'est un peu converti, comme Oscar Wilde à la geôle de Reading, et un beau jour, dans une vieille bagnole volée avec des copains de rencontre, il est arrivé par la route de Sacramento jusqu'au point d'où l'on découvre San Francisco toute blanche au-dessus de la mer, et il s'est écrié comme les marins du Pequod apercevant Moby Dick : "Voilà, elle souffle !"

C'est cette chasse épique jusqu'aux fantastiques confins de l'Amérique, cette quête passionnée d'un "Achab en délire" et de son équipage d'"anges déchus", que conte Jack Kerouac dans Sur la route.

(...) L'écrivain qui a eu sur lui une influence déterminante, celui qu'il place au-dessus de tous, est Céline. Melville, Whitman, Henry Miller sont d'autres saints de sa paroisse. Et aussi Jean Genet et Dylan Thomas, le poète gallois mort d'alcoolisme à New-York, à trente-trois ans.
Les uns lui ont enseigné la révolte ; les autres lui ont donné le "la", le rythme et l'accent. Kerouac n'aime pas Hemingway qui écrit "avec une gomme effacée" ; ni Henry James, trop précieux ; ni les écrivains loués par la "nouvelle critique".

(...) La vitesse à bord des voitures volées, l'alcool, la marijuana, ces éléments suspects d'un nouveau romantisme que plusieurs films récents nous ont révélés : autant de manières de dire non à la société bourgeoise, autant de moyens pour sortir du "cauchemar démentiel" des villes. La route est pure. La route rattache l'homme des villes aux grandes forces de la nature : les arbres et les prés, la neige, la montagne et le fleuve, la mer. Sur la route, dans les restaurants qui la bordent, les postes à essence, les faubourgs des villes qu'elle traverse, les amitiés se nouent, et les amours de passage : "la route, c'est la vie".

(...) Il y a une autre monotonie, qu'il faut apprendre à aimer, si l'on veut comprendre l’œuvre de Kerouac : c'est celle du jazz, "hot" ou "cool". Il faut lire les pages de ce roman comme on écoute, des heures durant, dans une salle obscure, un orchestre de jazz. Il faut se laisser doucher par les accords du piano, déchirer le tympan par la trompette, mettre les nerfs à vif par le saxophone et la batterie, jusqu'au trépignement, jusqu'au délire. Ces pages, il me semble qu'il faudrait les lire à haute voix (c'est ainsi que l'auteur les a lues, dans les boîtes de Greenwich Village), en précipitant le rythme jusqu'à en perdre le souffle, jusqu'à ce que le "it" soit attrapé, et maintenu : récompense et extase, rémission, prière, exorcisme...

Essayons :

(...) Enfonçons-nous dans la nuit occidentale à la suite de ces mauvais garçons au cœur pur, "enfants de la nuit bop", tricheurs d'Amérique et aussi d'ailleurs, hurlant leur peine, et que "Personne n'écoute là-haut".

*** 

p. 22 A l'étage il y avait un stand où on faisait des photos pour vingt-cinq cents. (...) Moi, je pris un air naturel, et cela me donna la mine d'un Italien sur la trentaine prêt à tuer quiconque qui dirait du mal de ma mère.

p. 41 Le rapide de Rock Island passa en trombe. Nous vîmes les visages des voyageurs de pullman disparaître dans un brouillard. Le train hurlait à travers la plaine en direction de nos désirs. Il se mit à pleuvoir plus dru.

p. 34--35 Je m'éveillai quand le soleil se mit à rougeoyer ; et ce fut la seule fois de ma vie qu'aussi nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui j'étais --- j'étais loin de chez moi, obsédé et épuisé par le voyage, dans une chambre d'hôtel minable que je n'avais jamais vue, écoutant le chuintement de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries de l'hôtel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes sortes de bruits sinistres ; je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j'étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n'étais pas épouvanté ; j'étais simplement quelqu'un d'autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d'un spectre. J'étais à mi-chemin de la traversée de l'Amérique, sur la ligne de partage entre l'Est de ma jeunesse et l'Ouest de mon avenir, et c'est peut-être pourquoi cela m'est arrivé justement en cet endroit et à cet instant, par cet étrange après-midi rougeoyant.

p. 189-190 ... Nous devons reconnaître que tout est beau et qu'il n'y a aucune nécessité en ce monde de se faire du souci et, de fait, nous devrions nous rendre compte de ce que signifierait pour nous la COMPRÉHENSION de ceci, que nous n'avons RÉELLEMENT AUCUN soucis. N'ai-je pas raison ?

p. 191 Mais pourquoi penser à ça quand toute la beauté de ce monde s'offre à vous et que toutes sorte d'événements imprévus sont en attente, qui vous surprendront et qui, du seul fait qu'ils se produiront, vous rendront heureux de vivre.

2 commentaires:

  1. J'ai raté le manuscrit (un peu, dans son déroulé, comme celui de Sade pour "Les 120 journées"), mais je repense à un autre livre de Kerouac, Satori à Paris, moins connu de lui.

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    1. C'est pourtant vrai ! Je n'avais jamais pensé à cette comparaison osée...

      Je ne connais pas cet ouvrage de Kerouac, je vous remercie pour le lien.

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