"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

lundi 11 mars 2013

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond 

(4e extrait)


p. 129--130 (...) Chaque fois qu'une de mes poésies était acceptée par un journal, le sentiment de ma propre valeur, qui de nature, était assez chancelant, en recevait une nouvelle vigueur. Devrais-je dès maintenant prendre mon élan pour le bond décisif et tenter la publication d'un volume entier ? Les encouragements de mes camarades, qui croyaient plus en moi que je n'y croyais moi-même, me décidèrent. J’envoyai assez audacieusement mon manuscrit à la maison d'édition alors la plus représentative de la poésie lyrique en Allemagne, à Schuster et Löffler, les éditeurs de Liliencron, de Dehmel, de Bierbaum, de Mombert,  de toute cette génération qui, conjointement à Rilke et Hofmannsthal, avait créé le nouveau lyrisme allemand. Et --- prodige et présage ! --- bientôt se succédèrent ces instants de bonheur inoubliables qui ne se renouvellent plus dans la vie d'un écrivain, même après les plus grands succès : vint une lettre au monogramme des éditeurs que l'on serra impatiemment entre ses doigts sans avoir le courage de l'ouvrir. Vint cette seconde précieuse où on lut, en retenant son souffle, que les éditeurs s'étaient décidés à publier le livre et s'assuraient même un droit de priorité pour les suivants. Vint le paquet des premières épreuves que l'on dénoua avec une excitation sans bornes afin de voir les caractères, la composition, l'aspect embryonnaire du livre, et ensuite, après quelques semaines, le livre lui-même, les premiers exemplaires que l'on ne se lassa pas d'examiner, de palper, de comparer une fois, une fois encore, une fois de plus. Puis ce fut le pèlerinage puéril aux devantures des libraires pour examiner s'il y avait déjà des exemplaires exposés, s'ils paradaient au beau milieu de la vitrine ou se dissimulaient modestement sur les bords. Puis ce fut l'attente des lettres, des premières critiques, de la première réponse venue de l'inconnu, venue de l'imprévisible --- toutes ces tensions, ces agitations, ces exaltations qui me font envier secrètement les jeunes gens qui se lancent dans le monde de leur premier ouvrage.

4 commentaires:

  1. Le bonheur parfait, ce moment où on se rend compte que ce qu'on a écrit représente quelque chose pour les autres...et se prolongera sur un support.
    Un écrivain publié est un écrivain comblé !
    Mais à côté de quelques élus, combien de déçus !

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    1. Vous avez entièrement raison, il y a bien ces deux notions là, indissociables à mon sens.

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  2. parallélisme des angoisses
    l'une de mes anciennes vient de participer à deux foires du livre
    ses descriptions sont passionnantes
    elle repliée derrière la table, le stylo presque au garde-à-vous
    la pile de romans clinquants neufs devant elle
    et les allants et les venants (masc. gram.) déambulant le long des "stands", tâtant ici, respirant là-bas un livre, faisant semblant de vouloir revenir, posant des questions dignes de l'inquisition : "vous n'avez rien écrit d'autre ?", "vous n'êtes pas Française et vous n'avez par eu besoin de quelqu'un pour vous traduire ?"

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    1. En effet, ce ne devait pas être évident à supporter... comme toute relation avec un public...

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