"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)
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dimanche 15 mars 2015

Musée Nissim de Camondo
63 rue de Monceau
Paris 8e

Découvert grâce à un superbe documentaire diffusé sur France 5, le jeudi 1er janvier 2015. Résumé de l'émission :
Du Marais aux Champs-Elysées, de l'île Saint-Louis à la Plaine-Monceau, de la butte Montmartre au faubourg Saint-Germain, les hôtels particuliers de Paris font partie des plus précieux trésors de la capitale française. En franchissant le seuil de lieux généralement jalousement fermés au grand public, ce documentaire, présenté par Sophie Jovillard, invite à découvrir les richesses cachées de splendides demeures, véritables merveilles de raffinement et d'architecture, fleurons souvent méconnus et inaccessibles du patrimoine.
L'hôtel particulier Nissim de Camondo, commandé par le comte Moïse de Camondo, élevé au début du XXe siècle (de 1912 à 1914), selon une inspiration du XVIIIe et le modèle du petit Trianon, fête actuellement son centenaire. Le souhait du propriétaire : reconstituer une demeure du XVIIIe siècle ; le  volume de certaines des pièces de la demeure (dont la bibliothèque) a été spécialement calculé pour mettre en valeur les pièces des collections du propriétaires (dont de magnifiques boiseries en chêne et des objets d'art). L'hôtel particulier a été dessiné par l'architecte René Sergent (les premiers plans sont présentés en ce moment dans le musée ainsi que les factures fournisseurs liées à la construction et l'aménagement intérieur). Le jardin « à la française » près des façades et « à l'anglaise » en lisière du parc Monceau a été conçu par le paysagiste Achille Duchêne.

Lien vers le site du musée : http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/nissim-de-camondo/

Photo du vestibule (trouvée ici)
Pour visiter, chacune des pièces des 4 niveaux, c'est ici (très nombreuses photos commentées) ! Mais l'idéal est quand même de se rendre sur place pour sentir l'atmosphère de la demeure (restée intacte conformément aux désirs du propriétaire) et profiter des objets d'art. Un petit film relate l'histoire de cette famille terriblement marquée par celle de la première moitié du XXe  siècle en Europe.

vendredi 2 janvier 2015

Ma vie rêvée
Michel Boujenah
Théâtre Edouard VII
Jusqu'au 04/01/2015


Présentation du spectacle sur le site de Europe 1 :
De retour sur scène au théâtre Edouard VII à partir du 18 novembre, Michel Boujenah se raconte dans une nouvelle vie !
"Ma vie rêvée" c’est un peu la vie que Michel Boujenah n’a jamais eue, mais qu’il décide de raconter. Le comédien ne voulait en effet pas se livrer au jeu de l’autobiographie - bien trop élémentaire, voyons ! - du moins pas au sens où tout le monde l’entend. Non non, Michel Boujenah préfère s’imaginer comme le héros d’une vie chimérique, une vie de tous les possibles qui n’a pour limite que son imagination et celle du public.
Le comédien remonte ainsi les années sur fond de curieuses anecdotes, comme au matin de sa naissance où « le soleil brillait comme jamais alors qu’il était 4h00 du matin » ! Michel Boujenah nous prouve qu’il sait toujours faire rire et rêver son public, qui aura bien du mal à démêler le vrai du faux dans cette autobiographie riche en rebondissements.
Je ne vous raconterai pas le spectacle, allez-y, il est très drôle, également sensible et touchant. Nous avons beaucoup aimé.

Bonne et heureuse année à tous. Qu'elle soit pleine de joie et de tendresse (comme la pièce ci-dessus) et remplie de rêves aussi !

mardi 9 décembre 2014

Les derniers jours de Roland B.
Hervé Algalarrondo
Ed. Stock

Extrait de la quatrième de couverture :
A la fin des années 1970, Roland Barthes est internationalement reconnu. Professeur au Collège de France, auteur de best-sellers, il traîne derrière lui une foule de disciples. Journaux et magazines se disputent sa parole.
L'auteur, Hervé Algalarrondo est journaliste au Nouvel Observateur.

Mon avis est mitigé après la lecture de cet ouvrage paru en 2006 et que je découvre maintenant ; il contient beaucoup de détails intimes sur l'auteur des Fragments, mais ce n'est pas vraiment ce que je recherchais. Je reconnais cependant que cette lecture m'a été fort utile pour comprendre, dans un second temps, certains passages ou tournures de son ouvrage de référence auprès du grand public.
J'ai trouvé assez peu d'avis sur le Web : un article très négatif (mais la personne a avoué qu'elle n'avait pas lu le livre en question !) et un second qui, selon moi, exprime une opinion tout à fait objective sur cette biographie, je vous suggère donc la lecture de cet article publié sur le site parutions.com.

lundi 25 août 2014

L'usage de la photo
Annie Ernaux
Marc Marie
Gallimard


Quatrième de couverture :

Souvent, depuis le début de notre relation, j'étais restée fascinée en découvrant au réveil la table non desservie du dîner, les chaises déplacées, nos vêtements emmêlés, jetés par terre n'importe où la veille au soir en faisant l'amour. C'était un paysage à chaque fois différent.
Je me demande pourquoi l'idée de le photographier ne m'est pas venue plus tôt. Ni pourquoi je n'ai jamais proposé cela à aucun homme. Peut-être considérais-je qu'il y avait là quelque chose de vaguement honteux, ou d'indigne. En un sens, il était moins obscène pour moi de photographier le sexe de M. 
Peut-être aussi ne pouvais-je le faire qu'avec cet homme-là et qu'à cette période de ma vie.


Pour plus d'information sur la construction de cet ouvrage, je vous conseille cet entretien paru en 2005 ici. C'est un des ouvrages biographiques les plus durs que j'ai eu à lire jusqu'à présent.  La charge émotionnelle étant un peu atténuée par l'exercice de duettiste qui nous est offert.

lundi 18 août 2014

Se perdre
Annie Ernaux
Folio
Article 2/2


Extrait p. 211--212

Samedi 8

Je ne sais pas ce que je vais commencer d'écrire, ni si même j'écrirai. De toute façon, une fois de plus, je l'aurai payé très cher. Nuit où le désir de mort était si fort, la souffrance morale si vive, que je comprenais le recours à n'importe quoi, tranquillisants, drogue. Heureusement, je n'avais sous la main qu'un malheureux Spasfon-Lyoc.. La raison n'en est pas vraiment S. --- la lucidité étant maintenant un peu plus acquise sur notre relation --- mais la nécessité absolue d'écrire, que je distingue mal de la douleur de vivre apparue depuis la fin avril.  C'est-à-dire que je suis dans le creux où fusionnent mort, écriture, sexe, voyant leur relation mais ne pouvant la surmonter. La dévider en un livre.
Et c'est toujours le même silence de l'été. Autrefois c'était l'attente  (qu'il arrive quelque chose, une rencontre évidemment). Maintenant, je sais que l'attente ne débouche jamais sur autre chose que la catastrophe (C.G. --- Philippe, S.) et je ne peux compter que sur les mots pour remplir ce vide.

Dimanche 9

Cette souffrance --- un peu mieux surmontée aujourd'hui --- est due à la conjonction de deux faits : la nécessité d'écrire et la lucidité sur l'absence d'amour de S. Les deux sont liés. Il fallait que la vérité se fasse pour que j'écrive. Mais il n'y a pas plus de vérité qu'avant, simplement un changement de croyances. Je renonce seulement à la passion pour écrire. Mais le passage de l'un à l'autre est atroce, très ambigu aussi : j'attends tout de même un appel de S. avant son départ pour Moscou.

jeudi 31 juillet 2014

Se perdre
Annie Ernaux
Folio

J'aurais dû me méfier. Lire plus attentivement la quatrième de couverture. Être à l'écoute du titre. Au lieu d'être alertée par tous ces indices, j'ai préféré me fier à ma mémoire (ô combien sélective...) Je lis rarement les critiques avant d'aborder un ouvrage. Mais après, oui. J'avais adoré « Passion simple » et l'idée d'approcher la même histoire sous un autre angle, avec un autre style d'écriture m'avait complètement séduite. Je n'avais voulu garder de ma première lecture que les belles impressions, que l'élan positif, le côté magique de ce que je comprenais ou interprétais. C'était sans compter sur le romantisme de la passion, vous savez, ce balancement, ce questionnement perpétuel si bien décrit par Roland Barthes.

Avec une analyse critique, de froides interrogations, l'auteure nous fait revivre l'année qu'elle a déjà écrite une fois. Mais désormais, nous parcourrons avec elle ses longs moments de solitude entrecoupés de purs bonheurs. Que se passe-t-il entre deux rendez-vous avec son amant ? Que signifient ses silences à durée variable ? Faut-il chercher à les interpréter ? Pourquoi le laisse-t-elle décider la date de chacun de leur rendez-vous ? A-telle simplement l'envie ou le courage d'en tirer des conséquences ? Leurs différences (ils ont 12 ans d'écart, mais pas que...) sont-elles un point positif ou bien... On ne sait presque rien de lui, il est Slave. Elle, elle écrit, voyage et corrige des copies. Pourquoi aime-t-elle tant l'attente de le croiser à nouveau ? Que lui apporte cette vie entrecoupée de  montagnes russes ?

L'auteure avait prévenu : A chaque fois, le texte du journal (« Je ne suis pas sortie de ma nuit » comme Se perdre) est plus violent, cru, que l'autre texte et, à cause de cela, il me semble que je n'ai pas le droit de le cacher, il faut, comme disait Rousseau, « fournir toutes les pièces »...

Ma lecture de ce journal n'a pu se faire que lentement, histoire de ne pas trop m'attacher à ces mots qui résonnent. Il m'a fallu un prendre un certain recul, pour ne lire qu'en spectatrice. Ce texte, en tout cas, ne laisse pas indifférent : voir cet article de 2001 paru dans l'Express ! Une autre critique, parue dans le Parisien à la même époque, est fort éloquente... J'omets volontairement d'autres critiques trop virulentes.

Un document exceptionnel, fascinant et accablant. (Josyane Savigneau, Le Monde,  01/01/2007)

jeudi 24 juillet 2014

Mimmo Rotella, La malicieuse (détail)
L'écriture comme un couteau
Annie Ernaux
Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet
Folio
2/2


Deux autres critiques de ce livre de correspondances avec un journaliste, durant environ une année : la première , et l'autre ici.

Évidemment, j'ai eu très envie, moi aussi, de comparer Se perdre et Passion simple. Je vous dirai, enfin, dès que...


Extrait p. 38

De ces deux circonstances --- le délai de dix ans et l'existence d'un livre --- la seconde est principale, c'est elle qui motive la publication. Sans doute, le délai est important : c'est lui qui me permet de jeter sur le journal un regard objectif, froid, de considérer le « je » comme un autre, une autre, et, surtout, de voir au-delà du contexte de ce temps là, au-delà des sentiments exprimés, de voir, sentir devrais-je dire, l'écriture, la vérité produite par l'écriture.  Mais la publication du journal me permet de faire « jouer » le premier texte, de lui donner un autre éclairage, au risque de déstabiliser le lecteur qui se trouve devant ces deux "versions" de la passion, par exemple avec Se perdre et Passion simple. Une version longue, écrite au jour le jour, dans l'opacité du présent, l'autre, brève, épurée, tournée vers la description de la réalité de la passion. A chaque fois, le texte du journal (« Je ne suis pas sortie de ma nuit » comme Se perdre) est plus violent, cru, que l'autre texte et, à cause de cela, il me semble que je n'ai pas le droit de le cacher, il faut, comme disait Rousseau, « fournir toutes les pièces »... Démystifier aussi la clôture de l’œuvre.

jeudi 17 juillet 2014

L'écriture comme un couteau
Annie Ernaux
Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet
Folio
1/2


Pour lire une version intégrale d'un entretien paru dans « le Nouvel Observateur » du 8 décembre 2011, c'est ici.

Pour trouver une analyse fine de « l'écriture plate » d'Annie Ernaux, cliquer ici.

Extrait p. 98

C'est un fait, d'abord insidieusement, à la publication de La place, puis ouvertement à la parution de Passion simple, des critiques en majorité parisiens et masculins, occupant des positions de pouvoir dans les médias, se sont déchaînés contre ce que j'écris. Contre le contenu et contre l'écriture. Ce qu'on me reproche, c'est une double obscénité, sociale et sexuelle. Sociale, parce que, dans des livres comme La place, Une femme, La honte, mais aussi Journal du dehors, je fais de l'inégalité des conditions, des cultures, la matière du texte, en évitant le populisme, qui serait tellement rassurant, acceptable... Sexuelle, parce que dans Passion simple, qui a mis le feu aux poudres, j'ai décrit tranquillement et précisément la passion d'une femme mûre --- vécue sur le mode adolescent et celui de la « romance », mais aussi très physique --- sans les marques affectives, la déploration, sans cette « romance » qu'on attend dans les écrits des femmes. De plus, une transgression des genres : il s'agit d'un récit autobiographique, mais portant sur un moment très court, rédigé de façon clinique.

mardi 15 avril 2014

Copyright EF
Un, deux et trois
Hôtel de Rohan-Guéménée



Et voici le troisième et dernier musée littéraire de la ville de Paris ; après le musée romantique et la maison de Balzac, nous avons visité la maison de Victor-Hugo, située au numéro 6 de la Place des Vosges, dans le 4e arrondissement.

D'après le site officiel de l'Office du tourisme de Paris (ici) :
Située sur la prestigieuse place de Vosges, au cœur du quartier du Marais, la maison de Victor Hugo invite le visiteur à entrer dans l’intimité du célèbre écrivain français. Il a vécu au deuxième étage de cet hôtel particulier de 1832 à 1848, et il y a écrit quelques unes de ses œuvres majeures et une grande partie des « Misérables ». La visite de l'appartement suit les trois grandes étapes de sa vie : avant, pendant et après l'exil à Guernesey, à travers la présentation de son mobilier, de divers souvenirs et des ses étonnantes décorations d'intérieur. Le premier étage est réservé aux expositions temporaires et présente ses dessins ainsi qu'une iconographie de son œuvre littéraire. Le musée organise des visites conférences dans l'appartement de Victor Hugo et des ateliers pour les plus jeunes (renseignement au secrétariat du musée). Une riche bibliothèque est ouverte au public sur rendez vous.

Une visite de l'appartement est disponible ici (mais le texte, probablement scané est difficilement lisible).

Copyright EF

Un des meubles de la chambre reconstituée de Victor Hugo :
le bureau sur lequel il écrivait debout.
Copyright EF



Extraits des fascicules des Musées de la ville de Paris :
La Ville de Paris conserve les deux lieux où Victor Hugo (1802--1885) a séjourné le plus longtemps : l'hôtel de Rohan-Guéménée, place des Vosges à Paris (1832--1848), et Hauteville House, à Guernesay, (1856--1870) maison acquise avec le produit de la vente des Contemplations.

En 1832, Victor Hugo loue un appartement au second étage de cet hôtel particulier du XVIIe siècle qui donne sur ce qui est alors la place Royale. Âgé de trente ans, il est déjà reconnu comme chef de file du romantisme, est marié à Adèle Foucher et père de quatre enfants. Durant ce séjour, il écrit quelques-unes de ses oeuvres majeures : Ruys Blas, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres et entame la rédaction des Misérables, de La Légende des Siècles et des Contemplations.

Avec le salon chinois et la salle à manger --- et bien sûr Hauteville House --- le musée est le seul à présenter cet aspect méconnu du génie artistique de Victor Hugo, son talent de « décorateur ». Mais ses riches collections ne se limitent pas pas œuvres exposées dans l'appartement. Patrimoine exceptionnel, dessins du poète et dessins d'illustration de ses œuvres, peintures, photographies anciennes et contemporaines, livres et manuscrits, fonds documentaires et objets familiaux sont présentés lors des expositions temporaires au premier étage (...)

mardi 13 août 2013

Empruntée ici
où l'on retrouve des passages similaires...
Trois Maîtres
Stefan Zweig
Livre de Poche


Extrait pp. 105--106 (partie Dostoïevski)

(...) Dans le brouillard opaque des mauvais jours une silhouette de son cru se détache peu à peu ; sa première œuvre d'imagination prend forme, dans cet état de demi-sommeil, d'angoisse et d'extase ; ce sera son petit roman Pauvres Gens. Cette étude de l'âme humaine, ce chef-d’œuvre, il l'a écrit en 1844, à 24 ans, lui, le solitaire, avec le feu de la passion, presque avec des larmes. La plus profonde de ses humiliations, la pauvreté, l'a inspiré ; la plus puissante de ses forces, l'amour de ceux qui souffrent, la pitié infinie l'a soutenu. Ces pages couvertes de son écriture, il les regarde avec méfiance. Il devine qu'il est en train d'interroger sa destinée, il craint le verdict : à grand-peine il se décide à confier son manuscrit à l'examen du poète Nekrassov. Deux jours se passent sans réponse. Il reste chez lui, seul, plongé dans ses rêveries, il travaille jusqu'à ce que sa lampe fumeuse s'éteigne. A quatre heures du matin on tire violemment la sonnette. Étonné, Dostoïevski ouvre la porte ; c'est Nekrassov qui se précipite dans ses bras, l'embrasse tout transporté de joie. Un de ses amis et lui ont lu le manuscrit ensemble ; toute la nuit ils ont lu, ri et pleuré ; à la fin ils n'y ont plus tenu ; ils sont venus l'embrasser. C'est la première seconde de la vie de Dostoïevski, ce coup de sonnette la nuit qui l'appelle à la gloire. Puis Nekrassov se précipite chez Bielinski, le critique tout-puissant de la Russie. « Un nouveau Gogol est né », lui crie-t-il dès la porte, en brandissant le manuscrit comme un drapeau. « Chez vous les Gogols poussent comme des champignons », marmotte l'autre avec méfiance, agacé par tant d'enthousiasme. Mais le lendemain, quand Dostoïevski se rend chez lui, il le trouve transformé ; ému, le critique interpelle le jeune homme qui reste planté sur le seuil : « Avez-vous vraiment conscience de ce que vous avez fait là ? » Dostoïevski frémit d’épouvante et de joie ; sa gloire subite le fait frissonner. Comme dans un rêve il redescend l'escalier ; chancelant, il s'arrête au coin de la rue. Pour la première fois, sans oser y croire, il a la sensation que toutes ces choses obscures et dangereuses qui ont jailli de son cœur sont formidables, sont peut-être « la grande chose », ce rêve confus de son enfance, l'immortalité, la souffrance pour le monde tout entier. L'exaltation et la contrition, l'orgueil et l'humilité l'agitent tour à tour, sans qu'il sache quelle voix écouter ; il titube dans la rue comme un homme ivre ; bonheur et douleur se mêlent dans ses larmes.

mercredi 31 juillet 2013

Stefan Zweig
Telerama
19 avril 2013

Un autre article, paru il y a quelques mois déjà, que m'a communiqué Dominique (cliquer sur les images pour rendre les textes lisibles).



mardi 30 juillet 2013

Une critique de l'ouvrage ici
Le mystère Zweig
Le Point
4 avril 2013


Article écrit par la biographe de Stefan Zweig dont l'ouvrage vient d'être réédité. Un résumé ici :

« Il y a un mystère Zweig : j’ai écrit ce livre pour tenter de le percer. Comment un écrivain aussi secret et discret a-t-il été capable d’allumer un feu chez ses créatures romanesques et de le faire partager à ses lecteurs ? Ce sont les origines de ce feu que j’ai cherché à découvrir à travers les péripéties de sa vie. Je suis allée à Vienne et à Salzbourg, dans cette Autriche finissante avec laquelle Zweig a entretenu des rapports si complexes d’amour-haine, puisque ce pays a été sa véritable patrie et la source de tant de souffrances. Je suis allée au Brésil, à Petropolis, haut lieu de son suicide et de son désespoir. Homme de passion, sous son élégance MittelEuropa, c’est un écrivain qui se livre difficilement. Il faut partir à sa recherche, décrypter ses amours et ses amitiés. Ce parfait homme de lettres en apparence est un artiste qu’attire la foudre – les folies d’Amok ou les tabous de la vie des femmes, que celles-ci osent à peine s’avouer à elles-mêmes, leurs voluptés secrètes. Ami de Romain Rolland, d’Emile Verhaeren, de Thomas Mann, de Joseph Roth, tous grands Européens qui croyaient comme lui à la paix, à l’amitié, dans un monde ouvert et concilié, cet écrivain raffiné, choyé par les élites, aurait pu demeurer comme l’archétype d’une civilisation disparue. Son prodige est d’avoir réussi à conquérir aujourd’hui un si vaste public. Loin de rejoindre dans les bibliothèques les auteurs à demi oubliés de son temps, Zweig rayonne. Il continue de séduire. On aime son style, rapide et sûr. Sa compassion, inégalable. Sa sensibilité d’écorché vif. Peut-être aussi les lueurs sombres, les fumées délétères de son œuvre, qui correspondent si bien à nos angoisses, à nos tourments contemporains. Zweig était lui-même biographe : auteur de livres qui sont des modèles du genre, Marie Stuart ou Marie-Antoinette. C’était pour moi une dette d’écrire à mon tour sa biographie : tenter de rendre vivant cet homme de passion dans une biographie passionnée. »


jeudi 25 juillet 2013

Trois maîtres
Stefan Zweig
Livre de poche

4e de couverture :

Du Joueur d'échecs à Combat avec le démon, l’œuvre entière de Stefan Zweig montre sa fascination pour les grandes aventures de l'esprit humain. C'est de la création romanesque que nous parle ici le célèbre écrivain autrichien, à travers trois « géants » du XIXe siècle, qui ont su forger un univers autonome, à l'image de leur puissante personnalité, avec ses types humains, ses lois morales, sa métaphysique. Chez Balzac, l'élan créateur exprime une volonté de puissance par rapport à la société ; chez Dostoïevski, l'affirmation d'un destin tendu entre extase et anéantissement ; chez Dickens, l'accord entre un génie individuel et les traditions d'une époque, chacun incarnant ainsi un « type » d'artiste exemplaire. Pénétration psychologique, admiration passionnée, intime complicité d'un romancier avec ses modèles font de Trois maîtres un chef d’œuvre critique inégalé.


Extrait de la partie Balzac, p. 47

La mission du poète, à qui --- ne serait-ce que parce que lui-même est simplement un produit, une créature de son temps --- il est interdit d'extraire de ces choses changeantes ce qu'elles ont de permanent, ne peut être que de décrire la pression atmosphérique, l'état intellectuel de son époque, le jeu réciproque des forces collectives qui ont animé, groupé et de nouveau séparé des millions de molécules. Être le météorologiste des courants atmosphériques de la société, le mathématicien de la volonté, le chimiste des passions, le géologue des formes primitives des nations --- en somme, un savant multiple qui sonde et ausculte avec toutes sortes d'appareils le corps de son époque et en même temps un collectionneur de tous les faits, un peintre des paysages contemporains et un soldat des idées contemporaines, telle est l'ambition de Balzac. Voilà pourquoi il était si infatigable dans l'enregistrement des choses infinitésimales aussi bien que des plus grandioses. Et c'est ainsi que son œuvre, dans le mot profond de Taine, est devenue le plus grand magasin de documents humains qu'il y ait eu depuis Shakespeare.

samedi 20 juillet 2013

Plus d'infos sur l'ouvrage ici.
Le Nôtre (suite)

Je viens d'apprendre, tout à fait par hasard, qu'André Le Nôtre avait été à l'origine du tracé des Champs-Élysées en 1674. A l'époque cette voie était nommée Grand Cour et était ouverte au public. Paru in Direct Matin n°1332 du 9 juillet 2013.

J'aurais dû mieux lire la fiche Wikipédia que j'ai citée récemment...

En 1664, Colbert charge Le Nôtre d'embellir le jardin des Tuileries qu'il transforme en profondeur, ouvrant plusieurs perspectives dont l'une servira de tracé à la future avenue des Champs-Élysées. Entre 1670 - 1683, il travaille sous les ordres du même Colbert au remaniement des jardins de son château de Sceaux. Il conçoit un projet pour le château de Racconigi en Italie en 1670 et refait les jardins de Venaria Reale en Italie en 1674-1698.
Paru in Direct Matin n°1332 du 9 juillet 2013


Ma modeste biblio sur le sujet (cliquer sur chaque couverture permet d'ouvrir le post concerné).


Domaine de Sceaux
Domaine de Sceaux
Domaine de Versailles



Domaine de Vaux-le-Vicomte
Domaine de Chantilly


mardi 16 juillet 2013

« Sceaux est une ouvre majeure de Le Nôtre »

Pour continuer sur le sujet du quadri-centenaire de la naissance d'André Le Nôtre, cet article paru dans HDS.mag n°29 de mai-juin 2013, pp. 28 et 29 à lire ici.



jeudi 4 avril 2013

Journal amoureux
Dominique Rollin
Gallimard


Je vous invite à consulter cette page, mi-biographique, mi-bibliographique sur ce couple célèbre. Vous y retrouverez, à la fin, l'extrait que j'avais choisi de publier ci-dessous en préambule de ce roman que je viens tout juste de commencer et qui me plaît déjà beaucoup, beaucoup...

La citation ci-contre, présente sur la 4e de couverture :
« Écrire, c'est aimer.
Écrire, c'est être aimé. »


Extrait p. 13--14

Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m'a écrit : notre rencontre l'a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu'il n'aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? Plaire est le tout premier mot codé d'une certaine clé d'ouverture : rien n'est possible sans elle. Premier rendez-vous fixé la semaine suivante dans un vieux café célèbre de Saint-Germain-des-Prés, proche du petit hôtel où j'ai mes habitudes. Heure creuse d'après-midi (« heure creuse », inexplicable merveille du langage) ; première stupeur de nous trouver face à face dans la grande salle vide et miroitante ; premier déclic mental : ce jeune homme dont je ne sais presque rien est un génie de la rapidité, ce que confirme le contenu ailé de son livre. Il lui suffit de trois minutes pour balayer l'immédiat, pour précéder les sauts de sa pensée, et peut-être aussi la mienne. Où s'est caché le monde ? On s'en fout, il n'y a plus de monde, simple constat d'une fausse réalité rieuse, fiable. Nous n'avons rien de spécial à dire, tout est à faire. Pour donner le change et sur un ton d'impatience amusée il m'offre deux ou trois morceaux choisis de sa ville d'enfance, un fleuve, l'océan, des vignes, ah oui, d'immenses champs de vignes, une île de vacances aussi, et je lui renvoie aussitôt un peu de mes anciens « moi ». Notre double récit ressemble aux rushes d'un film que nous chercherons, qui le sait, à monter par la suite. Et voilà que Jim le jeune consulte sa montre, se lève d'un coup, il doit se dépêcher, un autre rendez-vous l'attend chez son éditeur, il aime la ponctualité, vite il me raccompagne jusqu'au carrefour voisin. Alors il descend la marche du trottoir pour que nos visages se trouvent au même niveau, proches à se toucher, sans se toucher pourtant, il me scrute simplement avant d'articuler vite, vite mais avec précision :
— Vous savez, je suis quelqu'un de très bien.
Phrase d'une prétention inouïe ? Nullement. Ce jeune écrivain ne cherche rien de plus qu'à m'enseigner le goût de l'instantané, le temps est une valeur à massacrer sans cesse.

jeudi 14 mars 2013

Quelques autres vues ici.
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig  
Éditions Belfond   
(5e extrait)


p. 152 (...) Cette affection ou cet intérêt singuliers pour des êtres compromis m'ont d'ailleurs accompagné ma vie durant ; même dans les années où il aurait convenu de devenir plus exigeant dans le choix de mes relations, mes amis m'ont souvent blâmé de fréquenter des gens amoraux, peu sûrs et véritablement compromettants. Peut-être était-ce justement ce monde « solide », sage et rangé, d'où je venais, et le fait  que je me sentais moi-même affecté jusqu'à un certain point du complexe de la « sécurité » qui me faisaient paraître attachants tous ceux qui se montraient prodigues et presque dédaigneux de leur vie, de leur temps, de leur argent, de leur santé, de leur bonne réputation, ces passionnés, ces monomanes de la pure et simple existence sans but. Peut-être remarque-t-on dans mes romans et mes nouvelles cette prédilection pour toutes les natures intenses et effrénées. A cela s'ajoutait la séduction de l'exotique, de l'étranger ; presque chacun d'entre eux apportait à ma curiosité avide un présent d'un monde ignoré.

lundi 11 mars 2013

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond 

(4e extrait)


p. 129--130 (...) Chaque fois qu'une de mes poésies était acceptée par un journal, le sentiment de ma propre valeur, qui de nature, était assez chancelant, en recevait une nouvelle vigueur. Devrais-je dès maintenant prendre mon élan pour le bond décisif et tenter la publication d'un volume entier ? Les encouragements de mes camarades, qui croyaient plus en moi que je n'y croyais moi-même, me décidèrent. J’envoyai assez audacieusement mon manuscrit à la maison d'édition alors la plus représentative de la poésie lyrique en Allemagne, à Schuster et Löffler, les éditeurs de Liliencron, de Dehmel, de Bierbaum, de Mombert,  de toute cette génération qui, conjointement à Rilke et Hofmannsthal, avait créé le nouveau lyrisme allemand. Et --- prodige et présage ! --- bientôt se succédèrent ces instants de bonheur inoubliables qui ne se renouvellent plus dans la vie d'un écrivain, même après les plus grands succès : vint une lettre au monogramme des éditeurs que l'on serra impatiemment entre ses doigts sans avoir le courage de l'ouvrir. Vint cette seconde précieuse où on lut, en retenant son souffle, que les éditeurs s'étaient décidés à publier le livre et s'assuraient même un droit de priorité pour les suivants. Vint le paquet des premières épreuves que l'on dénoua avec une excitation sans bornes afin de voir les caractères, la composition, l'aspect embryonnaire du livre, et ensuite, après quelques semaines, le livre lui-même, les premiers exemplaires que l'on ne se lassa pas d'examiner, de palper, de comparer une fois, une fois encore, une fois de plus. Puis ce fut le pèlerinage puéril aux devantures des libraires pour examiner s'il y avait déjà des exemplaires exposés, s'ils paradaient au beau milieu de la vitrine ou se dissimulaient modestement sur les bords. Puis ce fut l'attente des lettres, des premières critiques, de la première réponse venue de l'inconnu, venue de l'imprévisible --- toutes ces tensions, ces agitations, ces exaltations qui me font envier secrètement les jeunes gens qui se lancent dans le monde de leur premier ouvrage.

dimanche 10 mars 2013

Une histoire des constellations (ici).
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen  
Stefan Zweig  
Éditions Belfond 
(3e extrait)


p. 21--22 (...) Nous qui avons appris dans le siècle nouveau à ne plus nous laisser étonner par aucune explosion de la bestialité collective, nous qui attendons de chaque jour qui se lève, des infamies pires encore que celles de la veille, nous sommes nettement plus sceptiques quant à la possibilité d'une éducation morale des hommes. Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu'une mince couche que peuvent crever à chaque instant les forces destructrices du monde souterrain, nous avons dû nous habituer peu à peu à vivre sans terre ferme sous nos pieds, sans droit, sans liberté, sans sécurité. Depuis longtemps nous avons renoncé, pour notre existence, à la religion de nos pères, à leur foi en une élévation rapide et continue de l'humanité ; à nous qui avons été cruellement instruits, cet optimisme prématuré semble assez dérisoire en regard de la catastrophe qui, d'un seul coup, nous a rejetés en deçà de mille années d'efforts humains. Mais ce n'était qu'une folie, une merveilleuse et noble folie que servaient nos pères, plus humaine et plus féconde que les mots d'ordre d'aujourd'hui. Et, chose étrange, malgré toutes mes expériences et toutes mes déceptions, quelque chose en moi ne peut s'en détacher complètement. Ce qu'un homme, durant son enfance, a pris dans son sang de l'air du temps, ne saurait plus en être éliminé. Malgré tout ce qui chaque jour me hurle aux oreilles, malgré tout ce que moi-même et d'innombrables compagnons d'infortune avons souffert d'humiliations et d'épreuves, il ne m'est pas possible de renier tout à fait la foi de ma jeunesse en un nouveau redressement , malgré tout, malgré tout. Même de l'abîme de terreur où nous allons aujourd'hui à tâtons, à demi aveugles, l'âme bouleversée et brisée, je ne cesse de relever les yeux vers ces anciennes constellations qui resplendissaient sur ma jeunesse et me console avec la confiance héritée de mes pères qu'un jour cette rechute ne paraîtra qu'un intervalle dans le rythme éternel d'une irrésistible progression.

samedi 9 mars 2013

Couple à bicyclette (ici)
Maurice Louis Henri NEUMONT

© Photo RMN-Grand Palais - J.-G. Berizzi
Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond 
(2e extrait)



p. 101--102 (...) Tout cela paraît aujourd'hui, quarante ans après, pur conte de fées ou caricature humoristique ; mais cette crainte de tout ce qui est corporel et naturel avait pénétré des classes les plus élevées jusqu'au plus profond de tout le peuple, avec la véhémence d'une véritable névrose. Car peut-on encore se représenter aujourd'hui que vers la fin du siècle passé, quand les premières femmes se risquèrent à bicyclette, ou à monter à cheval sur une selle d'homme, les paysans jetèrent des pierres à ces effrontées ? Qu'en un temps où j'allais encore à l'école les journaux de Vienne remplissaient des colonnes de discussions sur la nouveauté abominablement immorale qui voulait que les ballerines de l'Opéra dansassent sans bas de tricot ? Que ce fut une sensation sans égale, quand Isadora Duncan, dans ses danses pourtant parfaitement classiques, montra pour la première fois sous sa tunique, laquelle heureusement descendait bas, les plantes nues de ses pieds au lieu des traditionnels chaussons de soie ? Et maintenant, qu'on se représentent des jeunes gens qui grandissaient à une pareille époque, les yeux bien ouverts, et combien risibles devaient leur paraître ces craintes pour la décence perpétuellement menacée, dès qu'ils avaient une fois reconnu que le léger manteau des mœurs sous lequel on voulait envelopper de mystère toutes ces choses était usé jusqu'à la corde, plein de déchirures et de trous.