"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mercredi 27 mars 2013

« Le monde d'hier -- Souvenirs d'un Européen » 
Stefan Zweig
Extrait p. 187  


« Quelqu'un qui aime tant Rodin, dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain, je serai à son atelier. Si cela te convient, je t'emmène. »

Si cela me convenait ! De joie, je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de dire de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l'une d'entre elles. Mon embarras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m'invita même à déjeuner. J'avais reçu ma première leçon : c'est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables.

la seconde fut qu'ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la gloire remplissait le monde, dont les œuvres étaient présentes trait pour trait  à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance : une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage : à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m'étaient familiers depuis des années.

Après le repas, nous passâmes à son atelier. C'était une salle immense qui réunissait les répliques de ses œuvres les plus importantes ; mais parmi elles se dressaient ou gisaient des centaines de précieuses petites études --- une main, un bras, une crinière de cheval, une oreille de femme, la plupart en plâtre seulement. Aujourd'hui encore, j'ai très présentes à la mémoire plusieurs de ces esquisses modelées par lui à titre de simple exercice, et je pourrais parler pendant des heures de cette heure unique que je passai là.


Rodin à Meudon
Hauts-de-Seine Magazine
Janvier-février 2013





6 commentaires:

  1. J'ai souvent visité le musée Rodin et rêvé d'aller le saluer à Meudon. Ouvert toutes les fins de semaine, je note. Merci pour l'article, Claire.

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    1. Moi non plus je n'y suis pas encore allée, mais j'avais gardé cet article "sous le coude", pour le cas où !

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  2. "...parler d'une heure unique pendant des heures..." très joli !

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    1. Comme quoi, il est certains événements qu'on n'oublie pas. Pire, qu'on prend plaisir à convoquer de nouveau...

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  3. Occasion d'aller voir aussi le film de Bruno Dumont sur Camille Claudel...

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    1. Avec Juliette Binoche ? Oui, ça me tente assez d'aller voir ce film.

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