"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

jeudi 28 février 2013

Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen
Stefan Zweig
Éditions Belfond


En cherchant des avis de lecteurs sur le Web, je suis tombée (hum... via Google...) sur un article dont je vous suggère la lecture : « Stefan Zweig, un intellectuel juif devant l’idée d’Europe » par Raïssa Mézières, du 2 septembre 2000.


Extrait de la préface par Stefan Zweig lui-même :

Je suis conscient des conditions défavorables, mais très caractéristiques de notre époque, dans lesquelles j'entreprends de donner forme à mes souvenirs. Je les rédige en pleine guerre, je les rédige à l'étranger sans la moindre pièce d'archives qui puisse secourir ma mémoire. Je ne dispose dans ma chambre d'hôtel ni d'un exemplaire de mes livres, ni d'une note, ni d'une lettre d'ami. Nulle part je ne puis me procurer de renseignements, car dans le monde entier les relations postales de pays à pays sont rompues ou entravées par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu'il y a des centaines d'années, alors qu'on avait inventé ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni l'avion, ni la poste. De tout mon passé, je n'ai donc rien d'autre par-devers moi que ce que je porte sous mon front. En cet instant, tout le reste est pour moi inaccessible. Mais notre génération a appris à fond l'excellent art de faire son deuil de ce qu'on a perdu, et peut-être ce défaut de documents et de détails tournera-t-il au profit de mon ouvrage. Car je considère que si notre mémoire retient tel élément et laisse tel autre lui échapper, ce n'est pas par hasard : je la tiens pour une puissance qui ordonne sa matière en connaissance de cause et la trie avec sagesse. Tout ce qu'on oublie de sa propre vie, un secret instinct l'avait en fait depuis longtemps déjà condamné à l'oubli. Seul ce que je veux moi-même conserver a quelque droit d'être conservé pour autrui. Parlez donc et choisissez, ô mes souvenirs, vous et non moi, et rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu'elle ne sombre dans les ténèbres.


9 commentaires:

  1. Stefan Zweig ... voilà qui devrait calmer Cédric !

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    1. Oui, je me suis quand même demandé si je ne devais pas publier cet extrait en anglais ;-)
      (@Cédric : je plaisante !)

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    2. Merci, Fernand, pour l'éclat de rire ! :-)

      Claire, heureusement que vous avez précisez que vous plaisantiez, car je prends tout au premier degré ! ;-)

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  2. Belle approche de la mémoire et du "tri sélectif" qu'elle pratique : on rejoint quelque part Freud.

    J'admire comment Zweig constate l'absence de tout moyen de communication, de toute archive et malgré tout décide de faire confiance à ses souvenirs.

    Imaginons ici : plus d'Internet, de téléphone, de radio et de télévision... les gens seraient obligés de se parler de vive voix !

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    1. Oui, j'ai trouvé que cet extrait était le plus intemporel, le plus transportable de nos jours.
      De vive voix ? Mais quelle horreur !

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  3. Il "rédige en pleine guerre", celle de 14-18.
    Eparpillées dans les cimetières militaires des envahisseurs de la France, de la Belgique... on se penche encore sur des tombes avec l'étoile de David.
    Puis éclata la "revanche" de 40. Les braves et bons soldats de 14 (ceux qui en restaient) et leur descendance ne sont plus des "enfants glorieux" du Reich mais les premiers ennemis de l'intérieur. A exterminer. Aptes pour le première boucherie, cibles systématiques pour la seconde.
    14-18, 40-45, la Shoah : l'Europe qui se piquait d'humanismes "exemplaires" pour le reste du monde, s'est suicidée, empoisonnée, saignée à blanc, reniée...

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    1. J'ai hésité avec un autre passage de cette préface qui résumait très bien cette période qu'a traversé la génération de Stefan Zweig. Je n'ai pas encore fini de lire, nul doute que les autres extraits seront aussi percutants.

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  4. Cette déclaration témoigne de la grande honnêteté intellectuelle de Stefan Zweig, on reconnaît l'historien qui doit faire le tri entre les souvenirs lointains, oubliés, importants.
    J'aime l'idée (sans doute un peu pessimiste) que certains souvenirs sont dès le départ destinés à l'oubli.
    On a tendance pourtant à vouloir entretenir des souvenirs qui font mal.
    Les innombrables commémorations en sont la preuve !

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    1. Oui, j'ai trouvé ce passage particulièrement humble et touchant. On a est un peu maso, parfois !

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