"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

lundi 25 février 2013

Modèle choisi ici
Le coup de téléphone
in La vie à deux
Dorothy Parker 
(suite)


J'avais promis à Saravati de publier quelques extraits de ce recueil de nouvelles (avant que deux articles d'actualité ne me coupent dans mon élan...) En effet, il y a beaucoup d'humour dans ces textes, beaucoup d'observations fines sur la vie de couple, mais les remarques sont décapantes, l'auteure a l’œil et la manière pour déceler les petits travers des relations humaines. Les textes décrivent une réalité dure, assez brutale, sans la moindre parcelle de rêve ou d'ouverture, je trouve les textes assez glaçants.

J'ai choisi comme premier extrait, la moins pessimiste des nouvelles : en effet, puisque l'auteure ne termine pas l'histoire, tout reste possible et à venir... Peut-être aussi, parce qu'ici la parole n'est donnée qu'à un seul et unique personnage...


Extrait p. 35. Je ne lui téléphonerai pas, je ne lui téléphonerai plus de toute ma vie. Il peut pourrir sur pied avant que je l'appelle. Je n'ai même plus besoin de votre aide, mon Dieu. Je suis assez forte. Et s'il lui prenait l'envie de me voir, c'est facile. Il sait où j'habite, et il sait que je l'attends. Il est tellement sûr de moi ! Tellement ! Je me demande pourquoi les hommes se mettent à vous détester quand ils sont sûrs de vous ? Moi, ça me semblerait tellement merveilleux d'être sûre !

Ce serait pourtant si facile de l'appeler. Et je serais fixée. Peut-être que c'est la chose à faire ? Ça lui serait peut-être égal ? Peut-être a-t-il essayé de m'appeler ? Il y a des gens qui essayent en vain d'avoir un numéro et qui croient que ça ne répond pas. C'est vrai, mon Dieu, n'est-ce pas ?... Oh, je vous en supplie, éloignez de moi cet appareil ; éloignez-moi. Faites que je conserve un dernier reste d'amour-propre. Je crois que je vais en avoir besoin ! Je crois même qu'il ne me restera plus que ça.

Et puis à quoi ça rime, l'amour-propre quand je ne peux plus supporter de ne pas entendre sa voix ? Un amour-propre comme celui-là, c'est mesquin. Le vrai amour-propre, le seul, c'est de ne pas en avoir. Et ce n'est pas seulement parce que j'ai envie de lui téléphoner que je le dis. Je le pense sincèrement et je sais très bien quand je me mens à moi-même. Je vais être au-dessus de toutes ces mesquineries et de mon petit amour-propre...

Je vous en conjure, mon Dieu, empêchez-moi de prendre cet appareil... empêchez-moi...

10 commentaires:

  1. Commentaire rétro (c'était à l'époque des cabines publiques) de Béart :
    - "Il faut que je te quitte
    D'autres gens s'impatientent dehors
    Je t'ai parlé trop vite
    Je ne t'ai presque rien dit encore
    Allô allô tu m'entends
    Dehors on attend
    Les gens sont pressés
    Dans cette course de fous
    Le monde se fout
    D'un amour cassé...
    Ça nous fait quatre unités
    Je ne veux pas te quitter"

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    1. Merci pour ce commentaire, presque --- mais pas tout à fait --- aussi beau que chez vous !

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  2. Je ne vais pas citer le monologue de Cocteau dit par Piaf...

    Maintenant, les rares cabines qui demeurent servent d'abris à des SDF, forcément ils n'ont pas de portables.

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    1. Je n'ai pas eu le temps de rechercher le texte exact du monologue écrit par Cocteau, mais les premières impressions me semblent excellentes et tout-à-fait à propos. Merci Dominique.

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  3. Pathétique et dérisoire, comme l'écrit Benoîte Groult dans la préface.

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    1. Bonjour Tania, je suis très heureuse de vous voir ici.

      Oui, les nouvelles de ce recueil sont assez tristes. Peu d'empathie et de communication entre les personnages.

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  4. Oui pathétique et pourtant réaliste !
    C'est drôle, ça me rappelle un texte écrit il y a quelques années sur l'abonné absent : http://saravati.skynetblogs.be/archive/2010/02/08/attendre.html#comments.
    Il y avait d'ailleurs une Claire sans lien qui m'avait commentée, était-ce vous ?
    ps : ce qu'on peut-être (enfin moi) narcissique quand on écrit :-)

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    1. Oui, je me souviens très bien de votre photo et de votre texte. J'avais adoré et commenté. C'était il y a 3 ans (déjà) et je n'avais pas encore ouvert de blog public.
      Merci pour ce souvenir ; un texte non pas narcissique, mais plutôt intime, comme les romans et nouvelles que je lis, d'ailleurs.

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    2. Je suis heureuse que vous ayez aujourd'hui votre propre blog.
      J'appréciais vos commentaires chez moi et j'étais sûre que vos billets seraient à la hauteur de vos commentaires :-)

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    3. Je suis très émue par votre commentaire, Saravati, heureusement qu'on ne me voit pas rougir derrière mon écran ;-)

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