"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

mardi 31 juillet 2012

"Le journal du séducteur"
Sören Kierkegaard
Folio essais


Je n'ai pas vu le film tiré de cet essai (ici), mais l'article semble assez élogieux. Et j'ai découvert cet amusant post ().

Pour trouver un autre éclairage sur le séducteur spirituel, l'amour de l'Absolu ou encore le combat entre l'érotique et le religieux, traités par Kierkegaard, voir un très intéressant article de Sara Danièle Bélanger-Michaud (fichier PDF ici) : "De la séduction à la reprise : La quête d’absolu dans l’œuvre de Kierkegaard". Un extrait :

C’est là l’objet autant de Crainte et tremblement qui met en scène le sacrifice d’Abraham, que de La Reprise, où le sacrifice de la jeune fille doit initier un passage pathétique vers le transcendant. Le sacrifice de la jeune fille est accompli en vertu d’une résignation infinie, une résignation à l’impossible, à l’absurde, qui pousse à renoncer au désir, à l’érotisme, dans le but d’exprimer spirituellement ce désir, de faire cesser son mouvement vers l’extérieur pour le retourner, étrangement, vers l’intérieur, pour le conserver en soi comme un secret. Ce sacrifice de l’érotisme constitue en un sens une forme d’absolutisation de la relation : c’est-à-dire qu’en y renonçant par l’intériorisation, elle acquiert une forme spiritualisée ; la relation devient ainsi quelque chose de sacré, d’intouchable, de proche et de lointain à la fois. 
 ***

Deux lettres, p. 172-174
 
Ma Cordelia !

J'ai un secret à te confier, mon amie intime. A qui pourrais-je le confier ? A l'écho ? Il le trahirait. Aux étoiles ? Elles sont glaciales. Aux hommes ? Ils ne le comprennent pas. Il n'y a que toi à qui j'ose le confier, car tu sais l'oublier. Il existe une jeune fille plus belle que le rêve de mon âme, plus pure que la lumière du soleil, plus profonde que la source des mers, plus fière que le vol de l'aigle --- il existe une jeune fille --- oh ! Penche ta tête vers mon oreille et vers ma voix, pour que mon secret puisse s'y faufiler --- j'aime cette jeune fille plus que ma vie, car elle est ma vie ; je l'aime plus que tous mes désirs, car elle est mon seul désir ; plus que toutes mes pensées, car elle est mon unique pensée ; plus ardemment que le soleil aime les fleurs ; plus intimement que le chagrin secret de l'âme en peine ; plus impatiemment que le sable brûlant du désert aime la pluie --- je suis attaché à elle avec plus de tendresse que le regard de la mère à l'enfant, avec plus de  confiance qu'une âme en prière ; elle est plus inséparable de moi que la plante de sa racine.
Ta tête s'alourdit, devient pensive, elle s'affaisse sur la poitrine, la gorge se soulève pour la secourir --- ma Cordelia ! Tu m'as compris, exactement, à la lettre, sans perdre un mot ! Dois-je tendre les cordes de mon oreille pour permettre à ta voix de m'en assurer ? Un doute, serait-il possible ? Garderas-tu ce secret ? Oserai-je compter sur toi ? On parle de gens qui par des crimes horribles se vouaient l'un l'autre au silence. A toi j'ai confié un secret qui est ma vie et la substance de ma vie : n'as-tu rien à me confier qui soit assez important, assez beau, assez chaste pour que des forces surnaturelles s'agitent si le secret en est trahi ?

Ton Johannes


Ma Cordelia !

Le ciel est couvert --- de sombres nuages chargés de pluie, comme des sourcils noirs, sillonnent son visage passionné, les arbres dans la forêt s'agitent, ballottés par des rêves troubles. Pour moi tu t'es égarée dans la forêt. Derrière chaque arbre je vois un être féminin qui te ressemble, mais quand je m'approche il se cache derrière un autre. Ne veux-tu pas te montrer à moi, te ramasser sur toi-même ? Tout se brouille pour moi ; chaque élément isolé de la forêt perd son contour, tout n'est qu'une mer de brouillards dans laquelle des êtres féminins, qui te ressemblent, paraissent et disparaissent. Ce n'est pas toi que je vois, tu t'engloutis toujours dans les vagues de la vision, et pourtant chaque image, dans laquelle je crois te voir, me rend déjà heureux. A quoi cela tient-il ? --- Est-ce la riche unité de la nature, où à la pauvre complexité de la mienne ? --- T'aimer, n'est-ce pas aimer un monde ?

Ton Johannes

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