"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

vendredi 27 juillet 2012

"La pitié dangereuse"
Stefan Zweig


Présentation de ce roman repris (ici) au théâtre.

p. 274-275 (...) Ce fut là ma faute, en ces jours malheureux, ma faute irréparable et impardonnable, de n'avoir pu trouver la patience et la force de feindre jusqu'au bout. En vain me répétai-je : laisse-la t'aimer, dissimule, feins pendant ces huit jours pour ménager sa fierté. Ne fais rien qui lui permette de supposer que tu la trompes, que tu la trompes doublement en lui parlant en même temps avec une joyeuse assurance de sa guérison prochaine alors qu'à ce sujet tu trembles au fond de toi-même de peur et de honte. Sois naturel, tout à fait naturel. Essaie de donner à ta voix de la gaîté, à tes mains de la douceur et de la tendresse. Car entre une femme qui a révélé à un homme la passion qu'elle a pour lui et ce dernier règne toujours une atmosphère particulière : brûlante, mystérieuse, dangereuse. La personne qui aime a une clairvoyance extraordinaire des sentiments de la personne aimée et comme l'amour, en vertu de sa nature, exige toujours de l'infini, tout ce qui est mesure, modération, lui répugne instinctivement. Dans la moindre réserve de l'autre elle voit de la résistance, dans le refus de se donner complètement, une inimité cachée. C'est ainsi que tous mes efforts s'avéraient impuissants à la convaincre. Elle sentait trop que ce qu'elle désirait de moi, que je répondisse à son amour, je le lui refusais. Parfois, au milieu de la conversation --- et justement quand je m'efforçais avec le plus de zèle de gagner sa confiance --- elle levait vers moi ses yeux gris et perspicaces, et alors j'étais obligé de baisser les miens. C'était comme si elle m'eût enfoncé une sonde jusqu'au fond du cœur.

Trois jours se passèrent de cette façon, trois jours de torture pour elle et pour moi. Sans cesse je devinais une attente passionnée dans ses regards, dans son silence.



p. 220 Seize pages, écrites à la hâte et d'une main fébrile ; une de ces lettres qu'on n'écrit et ne reçoit qu'une fois dans sa vie. Les phrases qui coulaient sans arrêt comme le sang d'une plaie béante, sans ponctuation, sans alinéa, un mot faisant surgir l'autre. Malgré le temps passé, aujourd'hui encore je vois devant moi chaque ligne, chaque lettre. Je l'ai lue si souvent que je peux la répéter par cœur, du commencement à la fin, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pendant des mois j'ai porté dans ma poche ce petit paquet bleu plié, le sortant sans cesse chez moi, dans les baraquements, les campements, les abris de guerre. C'est seulement lors de la retraite de Wolhynie, au moment où notre division était encerclée par l'ennemi, et que je craignais que cet aveu passionné ne tombât dans des mains étrangères, que j'ai détruit la lettre.

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