"La pitié dangereuse"
Stefan Zweig
Présentation de ce roman repris (ici) au théâtre.
p. 274-275 (...) Ce fut là ma faute, en
ces jours malheureux, ma faute irréparable et impardonnable, de n'avoir
pu trouver la patience et la force de feindre jusqu'au bout. En vain me
répétai-je : laisse-la t'aimer, dissimule, feins pendant ces huit jours
pour ménager sa fierté. Ne fais rien qui lui permette de supposer que tu
la trompes, que tu la trompes doublement en lui parlant en même temps
avec une joyeuse assurance de sa guérison prochaine alors qu'à ce sujet
tu trembles au fond de toi-même de peur et de honte. Sois naturel, tout à
fait naturel. Essaie de donner à ta voix de la gaîté, à tes mains de la
douceur et de la tendresse. Car entre une femme qui a révélé à un homme
la passion qu'elle a pour lui et ce dernier règne toujours une
atmosphère particulière : brûlante, mystérieuse, dangereuse. La personne
qui aime a une clairvoyance extraordinaire des sentiments de la
personne aimée et comme l'amour, en vertu de sa nature, exige toujours
de l'infini, tout ce qui est mesure, modération, lui répugne
instinctivement. Dans la moindre réserve de l'autre elle voit de la
résistance, dans le refus de se donner complètement, une inimité cachée.
C'est ainsi que tous mes efforts s'avéraient impuissants à la
convaincre. Elle sentait trop que ce qu'elle désirait de moi, que je
répondisse à son amour, je le lui refusais. Parfois, au milieu de la
conversation --- et justement quand je m'efforçais avec le plus de zèle
de gagner sa confiance --- elle levait vers moi ses yeux gris et
perspicaces, et alors j'étais obligé de baisser les miens. C'était comme
si elle m'eût enfoncé une sonde jusqu'au fond du cœur.
Trois
jours se passèrent de cette façon, trois jours de torture pour elle et
pour moi. Sans cesse je devinais une attente passionnée dans ses
regards, dans son silence.
p. 220 Seize pages, écrites à la hâte et d'une main fébrile ; une de ces
lettres qu'on n'écrit et ne reçoit qu'une fois dans sa vie. Les phrases
qui coulaient sans arrêt comme le sang d'une plaie béante, sans
ponctuation, sans alinéa, un mot faisant surgir l'autre. Malgré le temps
passé, aujourd'hui encore je vois devant moi chaque ligne, chaque
lettre. Je l'ai lue si souvent que je peux la répéter par cœur, du
commencement à la fin, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Pendant des mois j'ai porté dans ma poche ce petit paquet bleu plié, le
sortant sans cesse chez moi, dans les baraquements, les campements, les
abris de guerre. C'est seulement lors de la retraite de Wolhynie, au
moment où notre division était encerclée par l'ennemi, et que je
craignais que cet aveu passionné ne tombât dans des mains étrangères,
que j'ai détruit la lettre.

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