"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

lundi 30 juillet 2012

"Nu couché"
Dan Franck
Seuil


A lire peut-être en ayant en tête l'exposition qui se tient en ce moment à la Pinacothèque de Paris "Modigliani, Soutine et l'aventure de Montparnasse" (un article et un lien vers le musée ici).

Un petit résumé de ce roman ici.

Quelques extraits sélectionnés :


p. 99-101 Elle s'était arrêtée pour admirer les fleurs qui poussaient ici et là, en des taches parfaitement géométriques qui inspiraient moins Lev que la sauvagerie des jardins de son pays. Il le dit. Aussitôt, elle se tourna et vint contre lui. C'était un geste spontané, comme tous ses gestes, et il répliqua avec une soudaineté comparable, une violence, même : il la repoussa. L'instant d'après, il lui prit les mains, la gardant à distance, bras tendus. Ils se faisaient face. Elle avait un regard vert qu'il voulait prendre pour lui, dans lequel il eût déposé un peu de ses vides et de ses terreurs. Mais il ne pouvait pas. Il était comme bloqué, paralysé. En venant contre lui, elle lui avait porté un coup d'une grande brutalité. Celle-ci se transformait peu à peu en une frayeur intense, la peur d'un recommencement qui l'empêchait de s'approcher d'elle, de la prendre dans ses bras. Il serrait ses mains dans les siennes, il se disait qu'il y arriverait, qu'il n'avait rien à craindre, mais il ne bougeait pas, et c'est elle qui finit par venir vers lui, franchissant d'un pas la terreur qui l'engourdissait, posant le pied, en même temps que ses bras autour de son cou, au centre absolu de toutes les douleurs, le camarade mort sous lui l'étreignant pareillement, Félix, les mains crochetées à sa chair.
Il la repoussa encore. Elle fit comme s'il ne s'était rien passé.
(...) Chloé prit Lev par la main. Ils s'éloignèrent. Tout en marchant, très droit, très froid, très calme, il lui dit ce qu'il venait de comprendre : depuis que les fossoyeurs montés en ligne l'avait ramassé, il ne pouvait plus étreindre, ni embrasser une femme, ni être tenu, ni tenir, sauf ses pieds dans des lanières de cuir accrochées aux barreaux des lits.
Elle dit :
"Revenons dans le jardin."
Et là, elle lui demanda de garder les yeux ouverts, bien ouverts sur elle qui viendrait vers lui sans le toucher, paupières closes, les bras le long du corps, elle qui s'arrêterait loin de lui, loin de sa poitrine, tendrait sa bouche vers la sienne, et il se pencherait, et ils ne s'effleureraient même pas, seulement les lèvres, sans douleur.
Ainsi firent-ils.


p. 172 Ils attendirent dans le petit vestibule. La douche se trouvait derrière le mur. Il leur apparut aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'une simple pomme déversant une eau improbable dans un baquet. Les seules douches qu'ils connaissaient étaient faites d'un jet plus ou moins  généreux, tiède au mieux, froid  la plupart du temps, qui frappait le métal de la cuvette, éclaboussait alentour, obligeant celui qui l'utilisait à sortir du bac, à le replacer, à se hâter avant l'inondation. Or là, il s'agissait très certainement d'autre chose. Derrière le mur, on entendait un ruissellement régulier, mille gouttes glissant avec délicatesse sur une peau certainement ravie, conquise, des pores murmurant comme des sourires, et l'eau rebondissant en bulles enchantées sur un sol de papier crépon, une mousse attendrie, le paradis sur la terre des salles de bains.
Les deux artistes tendaient l'oreille pour mieux discerner les accents d'une chansonnette que poussait la jeune personne de l'autre côté du mur. Ils avaient changé de monde. La nuit dernière, des édifices démolis, cinquante morts, deux cents blessés. Au matin, Blanche-Neige sous la douche.


p. 174 (...) La salle de douche baignait dans un léger tissu de vapeur, chaud et doux, dans lequel ils se fussent volontiers enveloppés pour en ressortir propres et neufs, joyeux à leur tour.
Ils furent tout honteux lorsque la jeune personne sortit de la chambre et les surprit là, regardant, stupéfaits, ce bonheur tout blanc.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire