"Nu couché"
Dan Franck
Seuil
A lire peut-être en ayant en tête l'exposition qui se tient en ce moment à la Pinacothèque de Paris "Modigliani, Soutine et l'aventure de Montparnasse" (un article là et un lien vers le musée ici).
Un petit résumé de ce roman ici.
Quelques extraits sélectionnés :
p. 99-101 Elle s'était arrêtée pour admirer les fleurs qui poussaient ici et là,
en des taches parfaitement géométriques qui inspiraient moins Lev que la
sauvagerie des jardins de son pays. Il le dit. Aussitôt, elle se tourna
et vint contre lui. C'était un geste spontané, comme tous ses gestes,
et il répliqua avec une soudaineté comparable, une violence, même : il
la repoussa. L'instant d'après, il lui prit les mains, la gardant à
distance, bras tendus. Ils se faisaient face. Elle avait un regard vert
qu'il voulait prendre pour lui, dans lequel il eût déposé un peu de ses
vides et de ses terreurs. Mais il ne pouvait pas. Il était comme bloqué,
paralysé. En venant contre lui, elle lui avait porté un coup d'une
grande brutalité. Celle-ci se transformait peu à peu en une frayeur
intense, la peur d'un recommencement qui l'empêchait de s'approcher
d'elle, de la prendre dans ses bras. Il serrait ses mains dans les
siennes, il se disait qu'il y arriverait, qu'il n'avait rien à craindre,
mais il ne bougeait pas, et c'est elle qui finit par venir vers lui,
franchissant d'un pas la terreur qui l'engourdissait, posant le pied, en
même temps que ses bras autour de son cou, au centre absolu de toutes
les douleurs, le camarade mort sous lui l'étreignant pareillement,
Félix, les mains crochetées à sa chair.
Il la repoussa encore. Elle fit comme s'il ne s'était rien passé.
(...) Chloé prit Lev par la main. Ils s'éloignèrent. Tout en marchant,
très droit, très froid, très calme, il lui dit ce qu'il venait de
comprendre : depuis que les fossoyeurs montés en ligne l'avait ramassé,
il ne pouvait plus étreindre, ni embrasser une femme, ni être tenu, ni
tenir, sauf ses pieds dans des lanières de cuir accrochées aux barreaux
des lits.
Elle dit :
"Revenons dans le jardin."
Et là, elle lui demanda de garder les yeux ouverts, bien ouverts sur
elle qui viendrait vers lui sans le toucher, paupières closes, les bras
le long du corps, elle qui s'arrêterait loin de lui, loin de sa
poitrine, tendrait sa bouche vers la sienne, et il se pencherait, et ils
ne s'effleureraient même pas, seulement les lèvres, sans douleur.
Ainsi firent-ils.
p. 172
Ils attendirent dans le petit vestibule. La douche se trouvait derrière
le mur. Il leur apparut aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'une simple
pomme déversant une eau improbable dans un baquet. Les seules douches
qu'ils connaissaient étaient faites d'un jet plus ou moins généreux,
tiède au mieux, froid la plupart du temps, qui frappait le métal de la
cuvette, éclaboussait alentour, obligeant celui qui l'utilisait à sortir
du bac, à le replacer, à se hâter avant l'inondation. Or là, il
s'agissait très certainement d'autre chose. Derrière le mur, on
entendait un ruissellement régulier, mille gouttes glissant avec
délicatesse sur une peau certainement ravie, conquise, des pores
murmurant comme des sourires, et l'eau rebondissant en bulles enchantées
sur un sol de papier crépon, une mousse attendrie, le paradis sur la
terre des salles de bains.
Les deux artistes tendaient l'oreille pour mieux discerner les accents
d'une chansonnette que poussait la jeune personne de l'autre côté du
mur. Ils avaient changé de monde. La nuit dernière, des édifices
démolis, cinquante morts, deux cents blessés. Au matin, Blanche-Neige
sous la douche.
p. 174 (...) La salle de douche baignait dans un léger tissu de vapeur, chaud
et doux, dans lequel ils se fussent volontiers enveloppés pour en
ressortir propres et neufs, joyeux à leur tour.
Ils furent tout honteux lorsque la jeune personne sortit de la chambre
et les surprit là, regardant, stupéfaits, ce bonheur tout blanc.


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