Gallimard
Partie II- Chapitre IX
" Retour à Madrid --- Expulsion définitive de l’École des Beaux Arts --- Voyage à Paris --- Rencontre de Gala --- Début de la difficile idylle de ma seule histoire d'amour --- Je suis chassé par ma famille "
p. 246--247 (...) L'après-midi, de nouveau face à ma toile, je peignais jusqu'à la tombée de la nuit. La pleine lune faisait monter la marée maternelle de mon âme et éclairait de sa lumière insipide le corps irréel, dans sa robe d'été, de ma Galutchka qui avait grandi comme moi depuis mes faux souvenirs d'enfance. Je la voulais de toute mon âme. Elle approchait, mais au fur et à mesure que je la sentais plus près de moi, je m'efforçais de faire durer un peu cette attente si voluptueuse. Je me disais : "Profite, profites-en de cette merveilleuse occasion. Elle n'est pas encore là." Et j'arrachais encore une fois de mon corps ce plaisir solitaire plus doux que le miel, mordant mon oreiller jusqu'à en transpercer l'étoffe. Aïe, aïe, criait mon âme, après quoi je m'endormais sans oser toucher Galutchka étendue à mon côté, muette et imperceptible.
Elle se réveillait avant moi et quand, au lever du soleil, j'ouvrais les yeux, je la trouvais debout à côté du tableau, en train de veiller. Je prie que l'on m'excuse de la grossièreté que je vais commettre en certifiant que cette "âme" était une allégorie. Mais elle était une allégorie familière qui occupait une place bien définie dans mes fantaisies d'alors. Si je fais cette remarque, c'est que le récit qui va suivre est bien, lui, une véritable hallucination, la seule que j'aie expérimentée dans ma vie. Je la raconterai avec le maximum de précision pour qu'elle ne soit pas confondue avec mes autres phantasmes qui n'atteignirent jamais cette intensité visuelle.
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p. 258--259 (...) Et ils passaient leur temps à jeter rageusement des pierres dans l'eau. Bunuel surtout était déçu, car il était venu à Cadaquès pour travailler avec moi à un nouveau scénario et moi, de plus en plus soucieux de contenir ma folie, je n'avais d'égards, de pensées et d'attention que pour Gala. Ne pouvant lui parler, je l'entourais de mille petits soins, lui apportant des coussins, un verre d'eau, la déplaçant pour qu'elle pût mieux voir le paysage. Si j'avais pu, je lui aurais enlevé et remis mille fois ses souliers. Si je parvenais au cours d'une promenade à frôler, ne fût-ce qu'une seconde, sa main, tous mes nerfs en étaient secoués et j'entendais tomber autour de moi une pluie de fruits verts, comme si, au lieu de toucher la main de Gala, j'avais secoué prématurément l'arbre encore délicat de mon désir. Gala, qui voyait avec une intuition unique au monde tout ce qui était "détail réactionnel" en moi, ne voyait pas que j'étais éperdument amoureux d'elle. Je sentais bien progresser sa curiosité, mais dans une direction non équivoque. Elle discernait en moi un génie à demi fou, capable d'un grand courage moral. Et comme elle voulait quelque chose, son mythe à elle, elle commençait de penser que j'étais le seul capable de le lui créer.
p. 261-263 (...) Je fus près de lui dire : "Et vous ? De quoi s'agit-il ? Qu'y a-t-il que l'on n'en parle plus ?" Mais je me tus. Cette chair si proche de la mienne, si réelle m'empêchait de parler. La beauté souffreteuse du visage n'était pas la seule élégance de ce corps. Je regardais sa taille cambrée par sa démarche de Victoire et me dis avec déjà une pointe d'humour esthétique : "Les victoires aussi ont le visage assombri par la mauvaise humeur. Il ne faut pas y toucher." Pourtant j'allais la toucher, j'allais étreindre sa taille quand la main de Gala prit la mienne. C'était le moment de rire, et je ris avec une nervosité d'autant plus violente que cela en était plus vexant pour elle à ce moment précis. Mais Gala, au lieu de se sentir blessée par ce rire, s'en enorgueillit. D'un effort surhumain, elle pressa encore plus fort ma main, au lieu de la laisser tomber avec dédain comme n'importe quelle autre femme l'aurait fait. Son intuition médiumnique lui avait donné à comprendre le sens exact de mon rire si inexplicable aux autres. Mon rire n'était pas "gai" comme celui de tout le monde. Il n'était pas scepticisme ou frivolité, mais fanatisme, cataclysme, abîme, et terreur. Et le plus terrifiant, le plus catastrophique de tous les rires, je venais de le lui faire entendre, de le jeter par terre à ses pieds.
--- Mon petit, dit-elle, nous n'allons plus nous quitter.
Elle serait ma Gradiva ("celle qui avance"), ma victoire, ma femme. Mais pour cela, il fallait qu'elle me guérisse. Et elle me guérit, grâce à la puissance indomptable et insondable de son amour dont la profondeur de pensée et l'adresse pratique dépassèrent les plus ambitieuses méthodes psychanalytiques. Nos premiers rapports furent marqués par une anormalité maladive permanente et des symptômes psychopathologiques caractérisés. (...) Je ne me serais jamais fatigué de ce jeu, si la peur de pousser Gala au lieu des rocs ne m'avait contraint à quitter cet endroit où je me sentais continuellement en danger et terriblement surexcité. La même rancune que j'avais éprouvée pour Dullita commençait de se faire jour en mon cœur. Gala était parvenue à saboter et détruire ma solitude et je l'accablais de reproches injustes, lui répétant qu'elle m'empêchait de travailler, que sa présence en moi me dépersonnalisait. De plus je me persuadais qu'elle me ferait du mal et je lui disais, comme mordu à la nuque par une peur subite :
--- Surtout ne me faites pas de mal ! Moi non plus je ne vous ferai pas de mal ! Il faut que nous ne nous fassions jamais mal !
Et je lui proposais ensuite une promenade dans un de ces lieux où l'on découvre l'admirable vue de Cadaquès.
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p. 270--271 (...) Mais cet été là, je le savais ! L'image rediviva de Galutchka, incarnée à présent par Gala, n'obéirait plus à un simple commandement autoritaire pour venir "faire la morte" à mes pieds. J'approchais de la grande épreuve de ma vie, l'épreuve de l'amour. Et mon amour, celui d'un demi-fou, ne pouvait être comme celui des autres. Plus l'heure du sacrifice approchait, moins j'osais y penser. Parfois, quittant Gala à la porte du Miramar, je poussais un long et profond soupir "C'est affreux, me disais-je, c'est affreux ! Mais quoi ? Tu as passé ta vie à désirer ce qui arrive et, de plus, c'est "Elle". Maintenant que le moment approche, tu meurs de peur, Dali !" Mes crises de rire et d'hystérie devenant plus aiguës, mon esprit acquit une souplesse et une agilité propres aux mécanismes de défense. Avec mes fuites et mes capeas, j'étais en train de toréer le problème central de ma vie, ce taureau de mon désir qui allait se planter en face de moi d'un instant à l'autre, et me mettre en demeure de le tuer ou d'être tué.
Gala commençait à faire des allusions répétées à "quelque chose" qui devait se passer entre nous "inévitablement", quelque chose de très décisif, de très important pour nos rapports. Mais pouvait-elle compter sur mon état nerveux qui, loin de se normaliser, se parait au contraire de tous les oripeaux les plus voyants de la folie ? D'ailleurs mon état la gagnait et entamait aussi son équilibre. Nous marchions lentement parmi les olivettes, sans rien nous dire, dans un état de mutuelle contention d'esprit. Nos longues marches ne parvenaient pas à asservir nos sentiments réprimés et crispés. On ne fatigue pas l'esprit comme on veut. Il n'y a pas de trêve pour le corps ni pour l'âme tant que les instincts restent cruellement insatisfaits.
p. 272--273 (...) Elle s'habilla de blanc le jour de la décision : une robe si mince qu'en la voyant devant moi dans le sentier je me mis à trembler. (...) Je baisai ses lèvres qui s'entrouvrirent. Je n'avais encore jamais embrassé ainsi, profondément, et j'ignorais qu'on pût le faire. D'un seul élan, tous mes "Parsifal" érotiques se réveillèrent sous les secousses du désir dans ma chair longtemps tyrannisée. Et ce premier baiser où nos dents s'entrechoquèrent, où nos langues se mêlèrent, n'était que le début de cette faim qui nous pousserait à mordre et manger jusqu'au fond de nous-mêmes. En attendant, je mangeais cette bouche dont le sang se mêlait à celui de la mienne. Je m'anéantissais dans ce baiser infini qui s'ouvrait sous moi comme le gouffre du vertige dans lequel j'avais voulu précipiter mes crimes et où je me sentais, maintenant, prêt à m'engloutir...
p. 276--277 (...) Gala, la belle rusée du conte de fées, tranchait avec le coup de sabre adroit de son aveu la tête de ce mannequin de cire veillé depuis mon enfance sur mon lit solitaire, et le nez mort venait de sauter dans le sucre délirant de mon premier baiser ! Gala me détacha de mon crime et guérit ma folie. Merci ! Je veux t'aimer. Je t'épouserai.
Mes symptômes hystériques disparurent les uns après les autres, comme par enchantement, et je redevins maître de mon sourire, de mon rire, de mes gestes. Une santé nouvelle poussa comme une rose dans ma tête.
***
Le musée parisien, dédié à Dali, m'a beaucoup émue. C'est ici...
J'ai eu envie d'en connaître encore plus, grâce à cette drôle de biographie romanesque. La suite (et peut-être l'explication, dans un post à venir).



J'ai cru que vous alliez finir par recopier tout le livre (c'était imaginaire).
RépondreSupprimerMais qui s'en plaindrait (à part l'éditeur) ?
Les délires de Dali sont toujours intéressants : dans l'avant-dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris, son interprétation par Adrien Brody est saisissante !
Ce sont des extraits touchants, je trouve. Ils donnent à voir un aspect de sa personnalité que je ne connaissais pas.
RépondreSupprimerIl faut absolument que j'aille voir ce Woody Allen, alors (en revanche, j'ai vu son dernier tournée à Rome, j'ai adoré la manière dont il filme la ville, les couleurs surtout).