"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

jeudi 12 juillet 2012

"Intimités"
Laurie Colwin


J'ai choisi ce livre, sans connaître l'auteure (ni sa nationalité, ni les thèmes généralement traités par elle). J'ai emprunté deux ouvrages d'elle. Le premier, que voici, je l'ai remarqué à cause de son titre "Intimités" avant de lire la 4e de couverture. La présentation sur cette page offre un extrait, un peu coquin, qui m'a plu, puis une note de l'éditeur qui m'a intéressée. J'y voyais un ouvrage sensible, des clés à explorer.

J'ai recherché des avis extérieurs sur ce livre. Les deux premiers que j'ai trouvés sont dithyrambiques et présentent le même extrait (la nouvelle du couple dont la femme aime nager). Ce n'est pas celle qui m'a le plus marquée. J'aime bien le style, les nouvelles sont vraiment courtes, c'est juste une tranche de vie (j'aurais aimé plus de détails sur chaque famille, on a à peine le temps de connaître les personnages qu'il faut en changer). Néanmoins l'auteure arrive très bien à brosser le portrait psychologique des intervenants, on a assez d'éléments pour se construire son propre avis.

Voici deux blogs qui en parlent ici et ici (et évidemment, je ne suis pas d'accord avec le terme "empathie" utilisé par la journaliste, tout en bas de son post).

  
p. 46 "Le pélerin solitaire"

(...) Voilà comment cela a commencé. Je suis rentrée chez moi, j'ai terminé ma dernière commande et j'ai commencé à produire ce que j'ai fait de mieux pour Gilbert Seigh.

Nous travaillions élégamment ensemble. C'était l'accord parfait. Il m'emmenait souvent déjeuner, sans jamais même me frôler le bras de sa manche. On disait qu'il fréquentait une avocate, qui occupait une place dans sa vie depuis qu'il avait divorcé. C'est donc à Gilbert que j'ai offert mon cœur. Je pensais à lui en permanence. Le fait d'être amoureuse de lui m'apportait toutes les choses sur lesquelles je comptais dans la vie : un sentiment de désir, quelque chose à tourner encore et encore dans ma tête, et cette lucidité légèrement déséquilibrée qui vient quand l'amour n'est pas réciproque. Chaque ligne que je traçais était une sorte de dédicace. Choisir une police, parcourir des échantillonnage de papier, concevoir et dessiner, examiner des épreuves avec lui, tout cela me donnait un sentiment extrême et grisant de plaisir. Qu'est-ce que l'amour, si ce n'est pas cela ?


Intimité

p. 90 (...) Il fallut encore quelques jours à William, mais avec délicatesse et habileté il amena Martha à tomber amoureuse aussi facilement que l'on glisse d'un rocher tiède pour plonger dans une eau claire et douce. Elle savait à peine ce qu'elle ressentait avant d'être dans les bras de William. Une fois qu'elle l'eut reconnu, elle s'habitua au premier sentiment de bonheur en amour qu'elle eût jamais connu. Le beau temps était de leur côté. Ils allèrent en excursion dans la campagne. Ils firent des explorations. Ils consultèrent leur guide et visitèrent des ruines, des châteaux et des monastères. William restait en Angleterre deux semaines après le congrès. La bourse de Martha incluait un an à l'université de Londres. Ils avaient quatre semaines ensemble. Cela accéléra les choses : ils furent sérieux tout de suite, en dehors de tout contexte. Ils avaient l'impression de mener leur histoire d'amour en dehors du temps, au bord de l'univers. En ce court laps de temps ils établirent ce que la période de cour était censée ratifier : la facilité et la confiance qui viennent aux amants suffisamment chanceux pour avoir trouvé un ami en la personne de l'être aimé. Quand William revint enfin en Amérique, ils se jurèrent de rester en contact et, en fait, ils s'étaient écrit régulièrement pendant ces six années.


p. 91 (...) Mais ces choses là (le fauteuil de la grande-tante de Robert, la photo sur la table de nuit, ou celles que William conservait dans son portefeuille) perdaient de leur substance à côté du pur bonheur qu'ils éprouvaient à être réunis. Elle n'arrivait pas à se lasser de le regarder. La tête lui tournait à l'idée qu'elle pouvait fermer les yeux et qu'il serait là quand elle les ouvrirait. C'était merveilleux d'entendre sa voix.


p. 98 (...) Son thé était prêt. Elle l'emporta dans le salon où William l'attendait. En le voyant, elle sentit son cœur se renverser. Il avait l'air triste et plein d'attente. Pendant un instant, ils ne furent que deux amants avec un passé entre eux.

Il sembla à Martha que c'était le premier vrai moment de son mariage ; non pas de son mariage avec Robert, mais de son sens d'elle même en tant que femme mariée. Elle se sentait divisée en deux parts égales entre la femme qu'elle était à présent et la femme qu'elle avait été. Le monde dans lequel elle avait été la maîtresse de William et le serait à nouveau, l'endroit où elle lui écrivait ses lettres et où elle conservait les siennes --- l'endroit où elle se tenait maintenant --- n'appartenait qu'à elle.

William avait allumé une lampe. Elle éclairait le visage de Martha, ce visage grave qu'il connaissait si bien. Ce qu'il appelait son air farouche de Quaker avait disparu. Elle paraissait seulement sérieuse et pensive. Il se leva et lui prit la main. Elle était convaincue qu'elle tremblait. Ils allèrent dans le couloir et se rendirent à la chambre de l'inconnu. Dans l'encadrement de la porte, William l'embrassa. Elle lui rendit son baiser, mais il aurait été plus approprié, se dit-elle, de lui serrer la main pour insister sur le caractère formel et grave de l'occasion.

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