"Fuir"
J.-P. Toussaint
Les éditions de Minuit
(suite de ma sélection d'extraits)
"Puis, dans la
brève hésitation que nous marquâmes l'un et l'autre avant de repartir,
nos épaules se touchèrent, s'effleurèrent presque consciemment,
s'abandonnèrent l'une à l'autre, il était impossible que ce fût fortuit,
nos regards se croisèrent encore et je sus alors avec certitude qu'elle
aussi avait été consciente de ce nouveau contact secret entre nous,
comme une ébauche, la rapide esquisse de l'étreinte plus complète, de
nouveau différée, qui ne tarderait plus."
"Une dizaine de minutes
s'écoula encore, il faisait très chaud dans le compartiment, j'avais
entrouvert ma chemise et je transpirais sans bouger sur ma couchette,
les bras le long du corps. Je continuais de penser à Li Qi allongée sur
la couchette supérieure, quand un de ses pieds apparut dans mon champ de
vision dans la pénombre bleutée du compartiment, isolé et hésitant, en
chaussette blanche, qui pendait dans le vide au-dessus de ma tête, puis
l'autre pied, également en chaussette, ses deux pieds bientôt suivis de
tout son corps, au ralenti et torsadé qui se laissa glisser souplement
vers le bas, un des pieds marquant un léger temps d'arrêt sur le bord de
ma couchette, pour rejoindre avec agilité, d'un petit bond, le sol du
compartiment. (...) Sa tête reparut dans le compartiment et se pencha
tout doucement vers moi. Elle me sourit, un doigt sur les lèvres, tandis
que nos regards se croisaient et communiaient une fraction de seconde
dans l'intelligence de cet instant."
"Nous nous installâmes là pour boire nos bières, dans cet espace
intermédiaire, sorte d'étroit vestibule à l'entrée du wagon sur lequel
donnaient les portes des toilettes et le local du contrôleur. Nous
avions pris place sur le sol et nous bavardions à voix basse dans le
train endormi.
Et nous nous embrassâmes là, assis à même le sol, dans le vacarme du train qui filait dans la nuit.
Par
la vitre crasseuse de la porte du train défilaient des fils électriques
et des caténaires dans le ciel. Le train filait tous feux éteints dans
la campagne chinoise. Nous traversions des champs et des forêts,
passions des points d'eau et des passages à niveau, et nous nous
embrassions assis par terre dans le train, maladroitement, bras et
jambes enchevêtrées. J'effleurais les mains et les bras nus de Li Qi, je
touchais ses épaules, laissant courir mes doigts sur sa peau tiède, et,
lorsque je soulevai son vêtement pour lui caresser le ventre et
remonter le long de ses seins, je la sentis haleter contre mon oreille
et en même temps se relever, se redresser sur les talons et lentement
remonter le long de la paroi en m'entraînant avec elle sans retirer ma
main de sous le vêtement."

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