Jean-Philippe Toussaint
Les éditions de Minuit
Une explication ici, et toujours un lien vers la revue de presse de l'éditeur avec, à nouveau, un article de Bernard Pivot magnifique (ici) et une interview parue dans le Monde.
Extrait de cet entretien avec Marie Desplechin :
Le troisième volet du cycle est une composition nocturne, zébrée de lumières violentes, ambulances, miradors et incendies, et un roman des catastrophes et de l'amour ("J'ai essayé que l'amour soit sensible, présent, visible").
(...) une "vérité proche de l'invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale"
Quelques extraits :
"Marie, insaisissable, s'approchait et s'éloignait de moi, elle riait, disparaissait sous l'eau. Nos jambes, parfois, se frôlaient, nous nous effleurions dans la mer, je lui avais caressé l'épaule en détachant tendrement quelques algues qui étaient restées collées à ses cheveux. Rien n'était avoué, rien n'était dit explicitement, mais plus d'une fois, nos doigts s'étaient touchés sans prendre garde, nos regards s'étaient croisés et enlacés dans l'eau. Je sentais une complicité ancienne renaître entre nous et j'étais envahi par un curieux mélange d'émotion et de timidité. J'avais envie de la prendre dans mes bras, de m'abandonner contre elle, dans la mer, de serrer mon corps contre le sien dans l'eau tiède. Elle revint vers moi à la nage, le masque relevé sur le front, les pommettes mouillées, elle semblait heureuse, épanouie, et elle me souriait mutine, comme si elle venait de me jouer un mauvais tour, et je m'aperçus alors que son maillot de bain était roulé dans sa main droite."
"Marie avait enlevé son maillot de bain, elle était nue dans la mer à côté de moi, et je suivais des yeux la ligne fluctuante de son décolleté, qui évoluait au diapason du fil de l'eau, tantôt très strict et pudique, un ras-du-cou qui lui remontait jusqu'au menton, et parfois très plongeant, affolant et audacieux, qui descendait jusqu'à son nombril quand elle faisait la planche, en apesanteur sur le dos dans la mer, le ventre et les poils du pubis mouillés, les seins émergeant du léger ressac d'eau stagnante qui s'attardait sur son corps. Je ne la quittais pas des yeux, accompagnant son maillot de bain du regard, qui était devenu son étendard, le pavillon pirate de sa nudité dans la mer."
"(...) Marie descendait les escaliers et elle arriva au rez-de-chaussée, je l'entendis traverser la grande pièce, j'entendais les pas qui se rapprochaient et je vis la porte de ma chambre s'ouvrir et Marie apparaître devant moi dans le noir, se dépouillant de sa dimension imaginaire pour s'incarner dans le réel, quittant les limbes de mon esprit où j'étais en train d'imaginer ce qu'elle était en train de faire pour s'incarner devant moi en réalité de chair. Marie traversa la chambre pieds nus et se glissa dans mon lit, vint se blottir contre moi. Je sentais la chaleur de sa peau contre mon corps. Le jour était à peine levé sur la Rivercina, et nous nous serrions l'un contre l'autre dans le lit, nous nous enlacions dans la pénombre pour apaiser nos tensions, l'ultime distance qui séparait nos corps était en train de se combler, et nous avons fait l'amour, nous faisions doucement l'amour dans la grisaille matinale de la chambre --- et sur ta peau et tes cheveux, mon amour, subsistait encore une forte odeur de feu."

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