"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)
lundi 9 juillet 2012
"L'absence d'oiseaux d'eau"
Emmanuelle Pagano
Éditions P.O.L.
Une présentation du roman ici...
p. 164
Le soir je m'endors dans un désir de toi exacerbé, si grand qu'il en est absurde, et désespéré. Je m'en veux parfois de ne pas m'en débarrasser, de ne pas maîtriser mon corps et mes pensées. Je ne suis plus libre depuis que je suis avec toi, et le pire c'est que j'aime mes chaînes, j'aime tes bras qui me tiennent même à distance, tes yeux qui me ramènent toujours vers toi, j'aime cette aliénation, ce désir de ton corps, de tes mots qui me ferment la bouche comme une muselière, qui m'empêchent de vivre, lire, rêver loin de toi. La seule chose qui me reste c'est écrire, t'écrire.
p. 190-192
Je crois, je ne sais pas comment ni pourquoi, que tu es pour moi un homme qui contient tous les autres, tous les hommes, et le monde autour. Non, ce n'est pas ça, tu n'es pas tous les hommes, ni le monde, tu es autour. Tu es précisément autour de, tout autour de. Cette préposition. Tu es cela pour moi, tu es l'autour de. Autour de moi il y a toi, il n'y a d'abord que toi. Ce n'est pas que tu te réduises à n'être qu'autour de moi, ni que tu sois assujetti à cette place, à ce lieu, à cette fonction, comme l'autour des palombes a pris le nom de ses propres mouvements autour de sa proie. Non, c'est le contraire, le monde autour de moi est devenu toi, c'est moi qui suis désormais bornée, limitée. Tu te déplaces avec moi. Quand j'ouvre les yeux au réveil tu es déjà là, dans le désillement de mes paupières, et quand je les ferme à l'endormissement, tu flottes dans le noir parmi les images hypnagogiques. Si je réfléchis, mes pensées sont filtrées par ton ombre, tes beaux yeux sombres, tes phrases, ton visage. Tu es autour de moi, quoi qu'il arrive. Et alors le monde, les paysages, les livres, la météo, le soleil, les précipitations, les autres, et même mes proches plus proches que toi, le ciel, la chaleur ou le froid, mes sensations, impressions, sentiments, mes mots et mes gestes, passent par cet autour avant de me toucher, et de retomber dans le monde.
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