Stefan Zweig
Extrait p. 148
Il se tenait sur le perron de la deuxième gare avant son pays natal. De l'autre côté, bien distinct dans la lumière mate, un pont enjambait la rivière : c'était la frontière. Son esprit vidé essayer de donner une signification à ce mot. De ce côté ci donc on avait encore le droit de vivre, de respirer, de parler librement, d'agir à sa guise, de travailler à une œuvre importante, et à huit cents pas au-delà de ce pont on enlevait toute volonté à votre corps, comme on arrache les entrailles d'un animal, il fallait obéir à des inconnus et poignarder d'autres inconnus. C'était tout cela que représentait ce petit pont, dix douzaines de poteaux de bois reliés par deux traverses. Et pour cette raison deux hommes se trouvaient là, dans des costumes de couleur différente, absurdes, avec des fusils, pour en assurer la garde. Un sentiment vague le torturait, il s'apercevait qu'il ne parvenait plus à réfléchir clairement mais ses pensées défilaient toujours. Que voulaient-ils empêcher auprès de ce morceau de bois ? Que quelqu'un ne passe d'un pays à l'autre, fuyant celui où on vous vidait de votre volonté pour se réfugier de l'autre côté ? Pourtant lui-même, ne voulait-il pas traverser ? Oui, mais c'était différent, il quittait la liberté pour...
Il s'interrompit dans ses considérations. L'idée de la frontière l'hypnotisait. Depuis qu'il la voyait, concrète, bien réelle, surveillée par deux hommes en habits de soldats qui s'ennuyaient, il y avait quelque chose en lui qu'il ne comprenait plus tout à fait. Il chercha à rassembler ses esprits : c'était la guerre. Mais seulement dans ce pays là-bas --- la guerre était un kilomètre plus loin, ou plus exactement elle commençait à un kilomètre moins deux cents mètres.
| Photo prise ce 14 juillet 2014 |
| Photo prise ce 14 juillet 2014 |
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