"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

jeudi 9 août 2012

"La femme du métro"
Mènis Koumandarèas
Quidam Editeur
traduit du grec par Michel Volkovitch


Une présentation ici (attention, elle dévoile l'intrigue.)

Ci-dessous les deux paragraphes qui me semblent bien décrire les sentiments de l'héroïne, son envie de sublimer le réel...


pp. 54-55 Alors le ciel retrouvait sa couleur naturelle, bleu sombre avec un reflet rougeâtre dû aux lumières de la ville, et lorsque dans sa rue elle apercevait de loin sa maison, elle croyait voir un château abandonné pendant des années, où tout était resté intact, gens et objets, à l'attendre. C'était son monde. Son cercle de famille bien fermé. Il y avait, pour de bon, des soirées qu'elle passait paisiblement à cuisiner, à ranger, et elle s'endormait tranquillement après avoir remonté le réveil. Et la journée suivante aurait coulé de façon aussi tranquille, peut-être, si n'était arrivé le crépuscule --- et elle le voyait envahir la fenêtre de son bureau, plein des ombres de la nuit ---, et alors tous ses doutes et ses désirs se réveillaient, et le temps devenait un fleuve qu'elle devait franchir à la nage, jusqu'à ce qu'il soit huit heures et qu'elle se retrouve à la station, attendant le métro.

Cette attente, souvent, lui donnait une satisfaction plus grande que de trouver Mimis l'attendant à sa place. De même, l'instant où elle le découvrait assis nonchalamment, avec son pantalon patte d'éléphant, était une joie plus forte que celle qu'elle éprouverait bientôt, couchée avec lui dans le grand lit de la garçonnière. Et le moment où ils se séparaient la nuit était un plaisir plus intense que celui d'être avec lui. Tout ce qui était à venir, tout ce qui était passé, avait d'avantage d'éclat. Pas moyen de se laisser aller à la joie de l'instant. Et c'est ainsi, respirant mal, que s'écoulait sa vie.



mercredi 8 août 2012

"L'amour d'Erika Ewald"
Stefan Zweig 


Suite de ma sélection d'extraits...


p. 14 Ils restèrent un moment silencieux ; ce n'était pas la manifestation d'une gêne mais simplement la peur indéfinie qu'éprouvent les êtres raffinés, dotés d'une certaine culture, à entamer une conversation par des banalités. Puis il se mit à parler. Du morceau de musique qu'ils avaient joué ensemble, et de l'art en général. Mais ce n'était là qu'un commencement. Tout juste un chemin pour atteindre son âme. Car il savait que ceux qui dépensent avec tant de magnificence leurs richesses dans l'art, qui mettent tous leurs sentiments dans la beauté de la musique, sont, dans la vie, sérieux et renfermés et ne se dévoilent qu'à celui qui peut les comprendre. Et effectivement, en lui énonçant sa conception de l'art et de l'interprétation, elle lui révéla une grande partie de ce que as vie intérieure contenait de plus secret, beaucoup de choses qu'elle n'avait encore jamais confiées à personne et bien d'autres dont elle n'avait pas encore pris conscience elle-même. Plus tard, elle ne parvint pas à concevoir comment elle avait surmonté alors sa réserve constante, presque craintive, plus tard, lorsqu'il fut plus proche d'elle, lorsqu'il devint son ami et son confident. (...) Et quand on marche ainsi à deux dans la nuit silencieuse, sans être entendu ni dérangé par personne, quand les ombres obscures des maisons se posent sur les paroles et que les voix sont emportées, sans écho, dans le silence, on est aussi confiant que si l'on parlait à soi-même.


p. 17 Elle constatait parfois avec surprise qu'elle n'éprouvait absolument pas le besoin de parler lorsqu'elle était chez lui. Il jouait, ou bien gardait le silence tandis qu'elle restait assise à rêver (...) En elle frémissait alors une nostalgie, un besoin de tendresse, l'espoir d'entendre murmurer de doux mots, qu'elle redoutait en réalité. Intuitivement, elle comprenait à quel point elle était sous son charme, à quel point il savait la dominer par la grâce de son art aux sonorités envoûtantes, porteuses de souffrance et de jubilation ; elle se sentait désarmée face à son jeu et tellement pauvre, elle qui ne pouvait rien donner mais qui se contentait de recevoir, lui demandant l'aumône de ses mains grandes ouvertes et tremblantes.


p. 20 Déjà les nuages rouges s'étaient transformés en ombres lourdes et noires, et il continuait de jouer. Il avait oublié depuis longtemps qu'il n'exécutait ce chant que pour elle, en hommage à elle ; sa passion tout entière, son amour pour toutes les femmes du monde, pour l'incarnation du Beau, s'éveillaient au jeu des cordes qui frémissaient sous l'effet d'une bienheureuse ferveur. Il trouvait sans cesse un nouveau crescendo, une violence plus sauvage, sans jamais atteindre l'accomplissement transfigurateur ; même dans l'élan le plus fou, ce n'était qu'une nostalgie, une nostalgie faite de gémissements et de jubilation. Et il continuait à jouer, comme à la recherche d'un accord bien précis, d'une résolution finale, qu'il n'arrivait pas à trouver.


p. 25 Alors qu'ils parcouraient une large allée ancienne bordée d'acacias, il lui raconta que c'était la promenade préférée de Beethoven ; c'est en marchant là que lui étaient venu un grand nombre de ses œuvres les plus profondes. L'évocation de ce nom les rendit tous deux graves et solennels. Ils songeaient à la musique qui avait rendu plus riches et plus intenses de nombreuses heures, bénies, de leur vie. Comme ils pensaient à lui, tout leur semblait plus important, plus grand : ils ressentaient la majesté du paysage dont ils n'avaient vu auparavant que la pureté joyeuse, et le parfum lourd et saturé de la terre brûlée de soleil et gonflée de fruits était pour eux le symbole le plus secret du printemps.



p. 47 Et, lorsque le soir arriva, elle prit ses plus beaux vêtements et les revêtit avec un soin solennel que seules connaissent les femmes qui attendent le regard de l'homme aimé. Elle se mit en route une heure trop tôt pour la salle de concert. Elle avait bien prévu au départ une promenade, pour reposer un peu ses nerfs qui lui semblaient très excités, mais à peine fût-elle dans la rue qu'elle se sentît comme magnétisée, poussée dans une direction précise par une puissance obscure.

(...) Elle sentit qu'il était entré, qu'il venait d'entrer. Et elle ferma les yeux. Elle se savait trop faible pour regarder sans rien dire en cette minute de gloire. (...) Elle reconnut son jeu, elle retrouva toute la force magique d'autrefois. 


p. 49 Et elle fut submergée de bonheur. C'était à nouveau la musique qui l'envoûtait et qui la portait au-delà de toute réalité. Elle sentait qu'elle s'envolait, qu'elle quittait la terre, les hommes. Presque comme naguère, lorsqu'ils s'étaient trouvés ensemble, dominant le bruissement lointain de la ville. Mais encore plus haut, beaucoup plus haut au-dessus du destin et du monde, au-dessus de toutes les mesquineries, de tous les doutes. En l'espace de quelques minutes, elle survola dans une rêverie toutes les barrières et toutes les réalités.

mardi 7 août 2012

"L'amour d'Erika Ewald"
Stefan Zweig


Un petit résumé du recueil de ces 4 nouvelles, ici...


(...) Elle aimait à se confier à elle-même dans ces rêves éveillés, car une pudeur quasi exacerbée ne lui permettait jamais de faire devant les autres la moindre allusion à ses sentiments, bien que son âme frémît sous le poids des paroles qu'elle ne parvenait pas à prononcer, comme la branche d'un arbre vacille sous la charge des fruits trop mûrs. Et seul un léger tiraillement tout à fait imperceptible autour de ces lèvres étroites et pâles trahissait qu'un combat acharné se livrait en elle et qu'elle était la proie de désirs effrénés qui ne voulaient pas se laisser traduire par des mots, et qui, parfois seulement, agitaient sa bouche fermement close d'un trésaillement farouche, comme si soudain elle était secouée de sanglots.

(...) Erika alla dans sa chambre et commença de se dévêtir avec lenteur. Il était encore très tôt ce soir là. D'ordinaire, elle avait coutume de lire jusque très tard dans la nuit, ou elle restait appuyée à la fenêtre, emplie d'une sensation de bien-être, à regarder loin au-delà des toits clairs, illuminés par la lune, baignés dans des flots de lumière argentée. Ses pensées n'étaient jamais très précises, elle n'éprouvait qu'un amour pour le clair de lune éclatant, étincelant, qui se répandait pourtant avec tant de douceur et qui faisait briller comme des miroirs des milliers de vitres derrière lesquelles s'abritaient les mystères de la vie. Mais aujourd'hui elle ressentait une douce lassitude, une pesanteur bienheureuse qui invite à se blottir sous des couvertures chaudes et moelleuses. Une somnolence, qui n'est autre qu'un désir de rêves suaves et radieux, coulait à travers ses membres, les refroidissait doucement et les engourdissait ainsi qu'un poison. Elle se redressa d'un geste brusque, se libéra presque à la hâte de ses derniers vêtements, éteignit la chandelle. Encore un instant --- puis elle s'étira dans son lit.

Pareils à des ombres chinoises, les souvenirs heureux de la journée se remirent à danser allégrement devant ses yeux. Elle était allée chez lui aujourd'hui... Ils avaient de nouveau --- lui au violon, elle au piano --- répété ensemble pour leur concert où elle devait l'accompagner. Et ensuite il avait joué pour elle --- Chopin, une ballade sans paroles. Et puis il lui avait dit des mots doux et tendres, tellement de mots tendres !

(...) A son réveil, elle trouva une carte postale sur son lit. Ce n'étaient que quelques mots, jetés d'une main ferme et énergique, des mots comme on en prodigue à des étrangers. Mais Erika les ressentit comme un présent et comme un bonheur, parce qu'ils avaient été écrits par lui ; elle avait le don d'entrevoir la véritable plénitude cachée derrière un détail insignifiant. Et ainsi il ne lui suffisait pas que l'amour soit une douce clarté qui nimbe tous les êtres ; ce sentiment transfigurateur devait se perdre si profondément qu'il s'apparenterait à une flamme intérieure émanant de toutes les choses inanimées. Dès les premières années de sa jeunesse, son caractère craintif, solitaire et réservé lui avait appris à ne pas considérer les objets comme froids et sans vie, mais à voir en eux des amis discrets et tendres qui confient des secrets à qui les écoute. Livres, tableaux, paysages et morceaux de musique lui parlaient, car elle avait conservé la faculté poétique propre à l'enfance de voir dans des corps peints, dans des objets inanimés, une réalité pleine de mouvement et riche en couleurs. là avaient été ses bonheurs et ses fêtes solitaires avant que l'amour ne soit venu à elle.

Ainsi les quelques signes tracés sur le papier constituèrent aux aussi pour elle un événement. Elle lut les mots comme il avait coutume de les  prononcer, avec l'intonation douce et musicale de sa voix ; elle s'efforça de glisser dans son propre nom le charme suave et secret que seul peut conférer le langage de la tendresse. Elle rechercha dans les quelques phrases, écrites dans un style froid et respectueux à cause de ses parents, la résonance enfouie de l'amour et, perdue dans ses rêves, elle s'attarda tellement sur chacun des caractères de chaque ligne qu'elle fut sur le point d'en oublier le contenu. (...) Mais elle lisait et relisait sans cesse ces lignes, parce qu'elle croyait y entendre un sentiment puissant, obsédant, qui n'était en réalité que l'écho de celui qu'elle éprouvait elle-même.


lundi 6 août 2012

"La confusion des sentiments"
Stefan Zweig
1926


J'aime bien cette couverture avec le cœur/aimant.

Un bel article ici une autre analyse () que je recopie ci-dessous :

Dans ce récit à la première personne, le " je " est celui de Roland, le jeune homme de 19 ans que le narrateur était à une époque désormais lointaine et qu'il s'efforce, aujourd'hui, de retrouver. L'étudiant d'alors, tout en essayant d'analyser à quoi est dû le magnétisme de son professeur de philologie, se laisse vite gagner par un sentiment passionné, où se mêlent un enthousiasme juvénile et une admiration presque filiale, et qui grandit de jour en jour jusqu'à friser l'idolâtrie.

Face à cette demande affective le professeur a un comportement tout à fait imprévisible. Tantôt il le laisse avec tendresse s'approcher de lui, parfois il le repousse avec irritation. Cette continuelle " douche froide " est ressentie par le disciple de façon très douloureuse. Elle le pousse naturellement à interpréter toutes les réactions de cet homme qui, sans conteste, est pour lui une figure paternelle. Et la conclusion à laquelle il aboutit toujours est qu'il est rejeté. L'angoisse profonde qu'il éprouve alors peut être comprise comme un mécanisme de défense contre la colère suscitée par l'injustice. Mais en même temps il aime son purgatoire. Le rapport passionné qu'il tente d'instaurer avec son " maître ", en dépit de son désespoir et de sa souffrance, se nourrit donc, en grande partie, de la fameuse Hassliebe, ce sentiment ambivalent fait d'amour et de haine, si caractéristique des adolescents. Il y a d'ailleurs quelque chose d'enfantin et de touchant dans les efforts que le jeune homme déploie pour s'identifier à un être pour qui il éprouve un désir presque fusionnel.

Malgré l'état de détresse et d'extrême confusion psychique où il se trouve, le héros commence peu à peu à concevoir des soupçons - et le lecteur avec lui, sur cet homme solitaire et énigmatique qui se dérobe perpétuellement. Et, en même temps que la souffrance, grandit aussi la certitude que cet homme cache un secret. Ce secret sera révélé à la fin de l'œuvre, à huis clos, au crépuscule, dans la pénombre et donc, on pense ici inévitablement à la cure psychanalytique - de façon que l'échange se fasse exclusivement par la parole.
***

p. 56 Il sentait parfois probablement combien son aspect m'éprouvait, il le sentait peut-être dans mes yeux, à mes mains inquiètes ; il pouvait deviner, par exemple, que sur mes lèvres flottait invisible une prière implorant sa confiance, ou bien il pouvait reconnaître dans mon attitude tâtonnante le désir fervent et secret de prendre sur moi et en moi sa douleur. Certainement il s'en apercevait, car à l'improviste il interrompait la conversation animée et me regardait avec émotion ; même son regard, d'une chaleur singulière, obscurci par sa propre plénitude, m'enveloppait tout entier. Alors, souvent il prenait ma main et la tenait longtemps avec agitation ; et toujours j'attendais : maintenant, maintenant, maintenant il va me parler. Mais à la place c'était la plupart du temps un geste brusque, parfois même une parole froide, dégrisante et ironique à dessein. Lui qui était l'enthousiasme personnifié, qui l'avait éveillé et entretenu en moi, l'écartait soudain, comme une faute qu'on efface dans un devoir mal écrit ; et plus il me voyait l'âme ouverte, aspirant à sa confiance, plus il prononçait avec âpreté des paroles glaciales, comme "Vous ne comprenez pas cela !" ou bien : "Laissez donc ces exagérations-là" paroles qui me surexcitaient et me portaient au désespoir. Combien j'ai souffert à cause de cet homme survolté, qui lançait des éclairs, passant brusquement du chaud au froid, qui inconsciemment m'enflammait pour me glacer aussitôt, et qui par sa fougue exaltait la mienne, pour brandir ensuite le fouet d'une remarque ironique ! --- Oui, j'avais le sentiment cruel que plus je m'approchais de lui, plus il me repoussait avec dureté et même avec inquiétude. Rien ne devait, rien ne pouvait le pénétrer, pénétrer son secret.


p. 60 Cette lutte pour en apprendre et en connaître davantage dura des semaines : avec entêtement je poursuivais mon forage vers le noyau de feu que je croyais sentir, comme un volcan, sous le rocher de son silence. Enfin, au cours d'une heure fortunée, je parvins à mettre pour la première fois le pied dans son monde intérieur.

dimanche 5 août 2012

"Les vies denses"
Émilie Frèche
Éditions Ramsay


Un livre très troublant, que j'ai lu dans la journée et que j'avais choisi pour le jeu de mots dans le titre. Je ne veux surtout pas résumer le roman, juste souligner quelques passages, pris ici ou là, et donnant l'ambiance de l'histoire.


Note de l'éditeur (extrait) :

Deux passions parallèles les habitent, qui ne semblent avoir en commun que leur caractère fantasmatique. Cependant, un corps à corps peu à peu se dessine, à travers lequel les vies denses des deux protagonistes ne dansent pas toujours au même rythme.
Le jeu de faux-semblants, les révélations progressives soutiennent la matière originale d'une parabole esthétique et surprenante sur le couple et le secret amoureux.

Émilie Frèche, vingt-cinq ans, titulaire d'une maîtrise de Lettres modernes et d'un DEA de philosophie du droit, pratique la sculpture sur argile depuis dix ans.


Les extraits que j'ai choisis :

p. 29--31 Tout est blanc, du sol au plafond. Dans cette clarté, se noient des paysages irréels et incolores. Je sens mon corps et mon cœur qui bat fort, à la manière d'un métronome. Mécanique. Imperturbable. Inquiétant. Il me semble que je danse, ou que je vole. L'air est doux, léger et odorant. Un alizé souffle dans mes cheveux, caresse agréablement mon visage. Je suis sereine. Je n'appartiens à rien d'autre qu'à cet instant, à la promesse de ce jour éternel, et mon corps attend d'être cueilli. Puis le vent printanier se précise. Il s'arrête et m'enveloppe, se change en une main, et cette main bientôt devient la sienne. Je sens ses doigts sur ma joue. Oui, c'est bien sa main qui me tâte, qui me parcourt d'un bout à l'autre de moi-même. Étrangement, dès que nos corps se rencontrent, ils s'effacent jusqu'à la transparence.

Je ne vois pas son visage. Je sais pourtant que c'est lui. C'est Carcor. De sa seule main, il me transporte, me fait tournoyer dans la lumière. J'ai fermé les yeux et, derrière mes paupières, se bousculent des dizaines de couleurs qui s'entrechoquent en un feu d'artifice. Une fraîche rosée vient alors se déposer sur mes lèvres bientôt humides et, de ma bouche désireuse, éclot une fleur que je sens bourgeonner (...)

Au-delà de ces visions que je ne m'explique guère, la transparence de notre union est ce qui me fait le plus mal. Je n'arrive pas à saisir Carcor. Pourtant, notre union est une évidence. Il m'est inconnu. Je n'ai jamais vu son visage, je n'ai jamais aperçu sa silhouette. Je ne connais de lui que ce que la postérité découvrira si elle reconnaît son talent. Depuis quinze ans, Carcor m'envoie ses sculptures à la galerie dont je suis propriétaire. Il ne manque jamais de les signer et moi de les exposer. Il y a entre nous cet accord tacite qui entretient une relation que seules la terre et l'argile soutiennent. Mais ce lien est aujourd'hui si solide que nous nous connaissons mieux que si nous avions toujours partagé le même lit. Je ne pensais jamais que nous en arriverions là.(...)

p. 33 Mon histoire avec Carcor a quelque chose de mécanique. Ses travaux déclenchent dans mon corps une série de phénomènes naturels qui s'intensifient : affolement du rythme cardiaque, moiteur subite et incontrôlable des tempes et des mains, gorge sèche et déglutition difficile... On dirait les effets secondaires de certains médicaments. Je ne m'y accoutume pas. J'y suis chaque fois plus sensible, sans doute parce que sa main façonne la glaise de manière de plus en plus étonnante. Chacune de ses sculptures marque un pas de plus vers notre union.

p. 40 Nous avions atteint l'irréversible. Il était artiste. J'étais amoureuse.

p. 58 (...) Nous ne nous sommes jamais vus, et pourtant nous partageons quelque chose. J'ai décelé son talent et de l'alliance entre mon œil et sa main est née cette reconnaissance. Nous avons enfanté le succès. Dans mes songes éveillés, nous nous retrouvons et, ensemble, nous savourons les lauriers de la gloire. Je m'imagine lui lire les critiques alors qu'il peaufine une de ses créations. Il me demande conseil sur une teinte, une forme, un modèle. De retour dans le réel, je ressens la plénitude d'une expérience unique et sublime. Mon histoire, notre union, notre amour dépassent tout idéal. J'attends avec impatience le jour de notre rencontre. Ce n'est qu'une question de temps, mais c'est une évidence.

samedi 4 août 2012

"Combien de fois je t'aime"
Serge Joncour
Éditions J'ai lu


Une très brève mais très belle présentation ici, je pense à peu près la même chose de ce recueil de nouvelles. A peine la première histoire finie que je savais que j'allais le suggérer sur mes pages.

Évidemment que je l'ai extrait du rayonnage pour son titre, et évidemment, je suis tombée sous le charme de la photo de la couverture. J'ai même lu la première nouvelle dans les locaux de la bibliothèque (en attendant la fin d'une averse). C'est un signe...

Depuis j'ai cherché des informations sur l'auteur, et ai repéré qu'il sortait un nouveau roman dans quelques jours.


p. 9 L'amour moderne

Elle avait toujours un bon quart d'heure d'avance, non pas vraiment par impatience, ni par trop vive envie de me voir, mais pour une simple question d'horaire. Sa coupure commençait vers seize heures ou dans ces eaux-là, pour elle ça n'avait pas de sens de repasser d'abord par la maison, et d'en ressortir dix minutes après pour venir me prendre. Alors elle se plantait là, dans cette rue sans boutique, elle m'attendait parfois salement, je pense aux jours de pluie, ou à tous ceux où il faisait froid. Je ne m'en rends compte que maintenant, pourtant j'aurais dû songer au dévouement que cela représente, surtout l'hiver, ce long quart d'heure qu'elle passait seule sur ce bout de trottoir, sans le moindre abri. (...)
Je nous revois avancer dans la rue, comme si je nous voyais de face, petit couple en déséquilibre, elle a le regard déjà tendu vers son travail de ce soir, elle reprendra à sept heures et ne finira pas avant minuit, quand elle rentrera je dormirai déjà. On a tout juste deux heures à nous, toujours les deux mêmes, on y fera toujours plus ou moins les mêmes choses, elle s'assiéra devant moi, à la table de la petite cuisine, elle retiendra son envie de fumer, le temps que je prenne mon bol de chocolat, elle m'écoutera lui répondre à des questions qu'elle n'a même pas franchement envie de poser. (...)
Lui, il aurait trouvé les attitudes et les mots, les gestes surtout, pour lui faire oublier, à ma mère, que deux heures de coupure dans une journée, ça coupe tout justement. Non, avec lui ces deux heures ça serait devenu tout autre chose, elle y aurait vu un éclair de liberté, un moment de folie, ces deux heures de coupure ils en auraient fait une journée en soi, une virée à deux, hors du temps. (...)

vendredi 3 août 2012

"L'épreuve"
Marivaux
Édition d'Henri Coulet


Une biographie tout à fait intéressante --- et contenant de nombreux liens vers les éditions électroniques de gallica.bnf.fr --- peut être lue ici (au format PDF),  en voici un extrait :
L’œuvre de Marivaux s'organise autour d'une question centrale, celle de la sincérité, développée tout au long de sa carrière de dramaturge, mais aussi de moraliste et de romancier. En une vingtaine d'années, il renouvela profondément le registre de la comédie, approfondissant sa réflexion sur les motifs de l'amour-propre, de la tromperie ou de l'imposture, dont il analysa les innombrables variations dans ses pièces de théâtre où la subtilité et la légèreté cachent, le plus souvent, une extrême gravité. Marivaux a, en rupture avec Molière, renouvelé le genre de la comédie en la fondant sur l’amour naissant traduit en un langage délicat, un jeu de séduction par le langage, par la suite appelé « marivaudage ».

Un bel article "Le mariage dans L’Épreuve de Marivaux: une gageure sociale" d'une universitaire espagnole, María Teresa Ramos Gomez, ici. Une large citation :
Marivaux, qui dans son théâtre montre des individus désireux de voir clair dans leur propre cœur et de trouver le chemin de leur bonheur personnel, ne pouvait que revendiquer la liberté d’épouser selon l’inclination, et non les intérêts familiaux. Ses héroïnes, telle la Silvia du Jeu de l’amour et du hasard (1730), protestent contre les mariages de convenance qui méprisent les sentiments, et celle de L’Épreuve n’est pas une exception.
Rappelons la fable de L’Épreuve (1740) : Lucidor, jeune et riche bourgeois parisien, s’est épris d’Angélique, la fille de la concierge du château de campagne qu’il a récemment acquis. Il se sait aimé d’elle, bien que le mot d’amour n’ait pas été prononcé entre eux. Étant indépendant, il pourrait l’épouser : la situation sur laquelle la pièce s’ouvre semblerait ne pas trouver de difficulté pour aboutir au mariage désiré par les deux amoureux. Or les écueils vont se multiplier, car Lucidor, voulant être sûr d’être aimé pour lui-même – et non pas pour ses richesses –, fait tant et tant qu’Angélique sera absolument persuadée qu’il ne l’a jamais aimée, et dira le haïr.

Quatrième de couverture :

Les amours de Lucidor et d'Angélique sont compliquées de stratagèmes, de pièges, d'hésitations. Chacun travaille à rendre l'autre jaloux, pour voir s'il est aimé. C'est une comédie où l'on pleure avant de sourire.
On ne sait où l'auteur a pris l'idée de ses combinaisons incompréhensibles, extravagantes et cruelles. De combien de personnes faut-il faire le malheur, pour s'assurer de la fidélité, de la sincérité de celle qu'on aime ? Marivaux, ici, est, comme Musset plus tard, un petit marquis de Sade : la psychologie blesse plus que le fouet. Et, dans cette pièce, la brièveté renforce la méchanceté.


La photo de couverture est un détail d'un tableau de Marc Chagall "Les amoureux". Mais impossible de retrouver le tableau original !