![]() |
| Empruntée ici où l'on retrouve des passages similaires... |
Stefan Zweig
Livre de Poche
Extrait pp. 105--106 (partie Dostoïevski)
(...) Dans le brouillard opaque des mauvais jours une silhouette de son cru se détache peu à peu ; sa première œuvre d'imagination prend forme, dans cet état de demi-sommeil, d'angoisse et d'extase ; ce sera son petit roman Pauvres Gens. Cette étude de l'âme humaine, ce chef-d’œuvre, il l'a écrit en 1844, à 24 ans, lui, le solitaire, avec le feu de la passion, presque avec des larmes. La plus profonde de ses humiliations, la pauvreté, l'a inspiré ; la plus puissante de ses forces, l'amour de ceux qui souffrent, la pitié infinie l'a soutenu. Ces pages couvertes de son écriture, il les regarde avec méfiance. Il devine qu'il est en train d'interroger sa destinée, il craint le verdict : à grand-peine il se décide à confier son manuscrit à l'examen du poète Nekrassov. Deux jours se passent sans réponse. Il reste chez lui, seul, plongé dans ses rêveries, il travaille jusqu'à ce que sa lampe fumeuse s'éteigne. A quatre heures du matin on tire violemment la sonnette. Étonné, Dostoïevski ouvre la porte ; c'est Nekrassov qui se précipite dans ses bras, l'embrasse tout transporté de joie. Un de ses amis et lui ont lu le manuscrit ensemble ; toute la nuit ils ont lu, ri et pleuré ; à la fin ils n'y ont plus tenu ; ils sont venus l'embrasser. C'est la première seconde de la vie de Dostoïevski, ce coup de sonnette la nuit qui l'appelle à la gloire. Puis Nekrassov se précipite chez Bielinski, le critique tout-puissant de la Russie. « Un nouveau Gogol est né », lui crie-t-il dès la porte, en brandissant le manuscrit comme un drapeau. « Chez vous les Gogols poussent comme des champignons », marmotte l'autre avec méfiance, agacé par tant d'enthousiasme. Mais le lendemain, quand Dostoïevski se rend chez lui, il le trouve transformé ; ému, le critique interpelle le jeune homme qui reste planté sur le seuil : « Avez-vous vraiment conscience de ce que vous avez fait là ? » Dostoïevski frémit d’épouvante et de joie ; sa gloire subite le fait frissonner. Comme dans un rêve il redescend l'escalier ; chancelant, il s'arrête au coin de la rue. Pour la première fois, sans oser y croire, il a la sensation que toutes ces choses obscures et dangereuses qui ont jailli de son cœur sont formidables, sont peut-être « la grande chose », ce rêve confus de son enfance, l'immortalité, la souffrance pour le monde tout entier. L'exaltation et la contrition, l'orgueil et l'humilité l'agitent tour à tour, sans qu'il sache quelle voix écouter ; il titube dans la rue comme un homme ivre ; bonheur et douleur se mêlent dans ses larmes.









