"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

jeudi 11 octobre 2012

Trouvée ici.
"Le prochain amour"
Yves Simon



Deuxième série d'extraits...

p. 105 Tu dors ma belle amante... Je tire doucement le drap et je regarde ton corps. Tu respires profondément, tu sais que rien ne peut t'arriver. Nue. Ta bouche est entrouverte, tes jambes légèrement écartées. Je te détaille lentement, puisque ni ton regard, ni une impatience de ta part ne peuvent me déranger. Il n'y a que des questions dans ce long travelling qui va de tes pieds à tes cheveux. Pourquoi suis-je fasciné par toi, par ce corps, cette personne ? Qu'ont-ils de si magique, quelle étrangeté recèlent-ils ? Plus je te regarde, plus je focalise mon attention sur telle parcelle de ta peau, telle partie de corps, et plus tu m'échappes. A cet instant tu es tout le monde et je ne parviens pas à comprendre ce qui te singularise tant à mes yeux.
Ce n'est pas la première fois que je passe une partie de ma nuit à te contempler ainsi. J'ai tout le loisir d'observer l'énigme que tu représentes et j'ai beau balayer cent fois et cent fois mon regard sur toi, je ne trouve pas le moindre indice qui apporterait l'ombre d'un début de réponse à mes questions. Je chuchote ton nom, Irène, comme si ajouter un minimum de bande-son à ce silence pouvait révéler une piste où je puisse dire, bon sang, mais c'est bien sûr !

p. 121 Pourtant, il existe ce réseau indicible qui unit deux êtres à travers les espaces du monde ? Que l'un se trouve au bord d'une falaise normande et l'autre dans une rue aux idéogrammes clignotants, ils se savent, ils se pensent, s'imaginent et l'impalpable absent est pourtant présent dans ce paysage étranger qu'il ne découvrira jamais. Son visage est là, figure centrale d'un décor inconnu où l'autre circule, et c'est alors une personne et son songe que l'on voit marcher dans un lieu du monde, armée de ce double, invisible et secret.
Les amants éloignés sont des croyants, ils croient à la présence absolue de cet autre comme on croit à un Dieu observateur muet de chaque geste, témoin de chaque pensée et à qui on peut confier sa peine ou un découragement. Ils ne prient pas, ne s'agenouillent pas, mais leurs prières muettes sont des élans du cœur, des flux de pensées qui voguent à travers les montagnes, forêts et fleuves vers un sourire, une manière de marcher, un vêtement. Ils savent que chaque parcelle de leur corps est sacrée, que rien ne doit la saisir ni même l'effleurer, que ce territoire de l'autre est l'autre, et ils s'y tiennent, persuadés que la moindre défaillance effacerait à jamais ce mystère qui les unit.


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