"Quand j'étais enfant, le luxe, c'était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j'ai cru que c'était mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme." Annie Ernaux (in Passion Simple)

samedi 11 août 2012


"La guerre du goût"
Philippe Sollers
Folio


Nouveaux extraits sélectionnés


Partie II
Le style et l'amour


Soixante-dix lettres d'une femme à son amant, choisies par une autre femme, voilà ce qu'imagine, en 1732, cinquante ans avant Les liaisons dangereuses, un jeune auteur de vingt-cinq ans : coup d'essai, coup de maître. La lettre est pressée, véhémente ; elle est intéressée, passionnée, tactique, stratégique ; elle se nourrit d'exclamations et d'interrogations répétées ; elle dit le roman électrique d'une vie dissimulée et battante. La suppression de la correspondance privée, dans notre froide comédie informatique, est une négation du temps intérieur. Ne plus écrire, lire de moins en moins, obéir aux injonctions des images et des chiffres manipulés, tel est le programme de la tyrannie qui s'installe. D'où l'extrême fraîcheur de ce message qui nous parvient à travers la tartufferie ambiante. Voyez cette phrase : "Je vais où je veux, j'écoute qui je trouve, je réponds à qui me plaît, je joue et je perds." Ou celle-ci : "Je vous écris que je vous aime, je vous attends pour vous le dire." Ou encore : "Venez dîner avec moi, je n'ai été de ma vie ni si belle, ni si folle. Que je vous plains !" L'amour, dans sa guerre sombre ou joyeuse, est la continuation du style par d'autres moyens. Partout le dialogue, l'échauffement de la conversation, l'arrière-pensée qui s'annonce, la double entente, la préparation clandestine des rendez vous : "Vous me demanderez si je reste chez moi, je voudrais bien vous répondre que non, mais vous ne méritez pas ce mensonge. Vous voulez savoir si j'y serai seule, je pourrais bien vous le dire, mais ne pouvez-vous rien deviner ?" Mots couverts, devinettes, scansion entre les lignes : c'est une activité de services secrets.

(...) La première partie, jusqu'à la lettre vingt-neuf est la plus captivante. Il s'agit, pour la marquise, de bien s'assurer que le comte est mis sous pression : "Je serais seule avec vous dans tous l'univers que je ne serais pas encore rassurée sur votre inconstance." L'amant, par définition, est réduit au silence. On lui répond, on l'agace, on l'égare, on le défie, on ne croit jamais ce qu'il dit, sauf pour lui demander d'en dire plus, sa parole est de toute façon en défaut, l'esprit est délégué aux femmes pour donner des leçons aux hommes, quoi qu'il arrive. Crébillon, ou l'art d'inventer les femmes qu'il faut pour en apprendre d'avantage sur soi-même. Le lecteur, subjugué par l'énergie verbale, rajoutera les habits, les décors, les dates, le climat. Il pourra imaginer les toiles de Watteau, le seul espace, sans doute, où une femme peut dire de son mari "Je pardonne généreusement à mon ingrat son libertinage." (...) Personne n'échappe donc à la loi de la force amoureuse écrite ? Non. "Les femmes qui paraissent sévères ne sont pas les plus inaccessibles aux désirs ; et celle-ci, en lisant les romans, n'en a que mieux connu la nécessite de les abréger." Abréger les romans, tout est là, sans quoi, nous le savons bien, la vie est mortelle.

Les ennuyeuses et les ennuyeux s'ennuient, et c'est normal. Faut-il pour autant, cédant à leur réprobation constante, renoncer à sentir et à s'amuser de peur de les déprimer ? La réponse de Crébillon, à travers sa petite marquise, est aussi implacable que simple : "On s'ennuie quand on aime médiocrement."


Partie II
L'écrivain et la vie


Contrairement à une opinion peureuse et reçue, un écrivain de fond n'a rien à craindre de sa biographie. (...) Non, un écrivain n'a rien à redouter d'une enquête minutieuse sur sa vie et du récit de cette vie, au contraire.  Une existence d'écrivain est, par définition, pleine de bombes à retardement. Ses ruses, ses dissimulations, ses mensonges, ses bonnes actions cachées, ses vices, ses lâchetés, ses abandons, son héroïsme, bref sa tactique et sa stratégie, font partie intégrante de ses livres. Comment, au moment où il écrivait ceci ou cela, il vivait cet autre ceci, cet autre cela ? Proust use de ses correspondants et les abuse ? Parfait : nous vérifions la prodigieuse vitalité immobile qui l'anime, même mourant. Joyce dépense sans compter l'argent de ses femmes-mécènes en les apitoyant sur son sort, en continuant à écrire des variations auxquelles elles ne comprennent rien ? Chapeau. Genet n'est pas le truand que l'on croit ? Sa puissance d'imagination nous étonne. Un professeur découvre tardivement, en Californie, la dédicataire, autrefois danseuse, du Voyage au bout de la nuit ? C'est important, d'autant plus que les relations entre Céline et Elizabeth Craig restent troubles. Et puis, inévitablement, les grandes questions : le Bien, le Mal. Là-dessus, on n'en finit pas, le débat reprend chaque jour, et c'est normal. (...)

Seule l’œuvre a de l'importance ? Mais non. Seule la vie ? Mais non. Les deux sont inextricablement liées, et c'est cela qui effraie. (...) Chaque épisode est décisif, le moindre déplacement de jeu, comme aux échecs, a une histoire apparente et secrète. L'écrivain a raison, il a tort, il met dans le mille, il se trompe, il sombre ou il se reprend. On l'ignore, on le célèbre, on le juge, on le condamne, on le réhabilite après  sa mort ; on découvre un document inédit, des lettres ahurissantes, un dossier de police perdu, une tractation louche, une liaison incompréhensible, des actes de charité contraires à ses convictions, des dévouements ou des fidélités incroyables, des indifférences inexcusables, des atermoiements inexplicables. Et en même temps, il a été et il reste là, sous vos yeux, en train de vivre ses mots, donc ses sensations et ses idées, d'une autre façon que les passagers de l'existence. Sa vie est une œuvre pour l’œuvre, en même temps que l’œuvre. Proust est allé jusqu'à dire que la littérature était la seule vie réellement vécue. Proposition évidemment inacceptable, n'est-ce pas ? Et Dieu ? Et l'humanité ? Et la science ? Oui, oui, sans doute. Mais d'où vient cette émotion étrange en lisant un écrivain, ou en apprenant tel ou tel détail significatif de son parcours ? Quelqu'un a donc éprouvé l'espace et la durée de cette manière qu'on n'apprend jamais que de soi seul ? Il y a de l'infini dans l'instant ? Un univers dans trois lignes ?


***
 

Pour compléter le sujet, j'ai recherché quelques informations sur Crébillon fils. J'ai trouvé un site Web (en lien ici) dans lequel j'ai appris l'expression "monodie épistolaire" et où l'on retrouve le décryptage, le jeu... 

Et actuellement, une pièce de théâtre de cet auteur se joue à Paris (plus d'infos ici). Extrait de la présentation de la pièce :

Crébillon a entrepris une analyse pénétrante du comportement érotique de ses contemporains. Un panorama vaste et une exploitation psychologique toute aussi variée. Sur un mode tour à tour joyeux, espiègle, grotesque ou passionné, Crébillon saisit les couples dans leurs actions les plus élémentaires, sur le vif, sans nul déguisement.
Léger, drôle et coquin à découvrir à La Pépinière Théâtre.

4 commentaires:

  1. Pour paraphraser Crébillon :

    - "On s'ennuie quand on lit médiocre-ment..."

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    1. Très joli ! C'est vrai qu'en prenant la peine d'interpréter un peu certains textes, on peut s'amuser réellement.

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  2. Il faut lire de près Sollers pour voir qu'il parle de Crébillon fils (le père n'a pas eu la même gloire, apparemment). On pense au début à Casanova.

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    1. Vous avez raison, il n'ajoute pas la mention "fils" ; c'est sûrement le hasard et le mot "marquise" qui m'a fait choisir le bon Crébillon !

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